Danielle Cornot, Michaël Pouzenc et Pierre Strehaiano (dir). De la vigne et du vin. Voyage, passage… métissages

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Danielle Cornot, Michaël Pouzenc et Pierre Strehaiano (dir). De la vigne et du vin. Voyage, passage… métissages, Toulouse, Presses universitaires du Midi, 2022, 290 p.

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De la vigne et du vin. Voyage, passage… métissages est un bel ouvrage proposé par un collectif d’éditeurs, et illustré d’une riche iconographie en couleurs et noir et blanc, qui appelle le lecteur au voyage et au plaisir de la lecture. Ce livre de 290 pages à un prix abordable est structuré autour de quatre parties équilibrées — D’une civilisation à l’autre ; Circulation et acclimatation ; Constructions identitaires et Métissages en devenir — et inclut au total treize chapitres ainsi qu’une introduction qui sert de cadre analytique à la réflexion qui y est proposée. Il s’appuie sur deux colloques internationaux qui ont pris place à l’université de Toulouse et regroupe une majorité de géographes, aux côtés d’autres spécialistes des sciences humaines et sociales. Les chapitres peuvent se lire indépendamment les uns des autres, ou, au contraire, s’inscrivent dans l’argumentaire développé autour de la notion de métissage.

La question centrale de l’ouvrage est celle des processus de métissages qui sert de point de départ à l’ensemble des contributions. Le dessin de couverture qui présente une aquarelle du palais de Beiteddine dans le mont Liban illustre la teneur du propos adopté dans ce travail de réflexion, aller au-delà d’une vision européenne des processus de métissage pour les aborder dans un cadre géographique plus large inscrit dans le temps et dans l’espace (Chine, Proche-Orient, Liban, France, Italie et Afrique). Une bibliographie originale complète le volume. Enfin, la préface de Jocelyne Pérard, chaire Unesco « culture et tradition du vin », inaugure le propos développé dans cette publication en notant les différentes temporalités associées aux processus de métissage et abordées à travers la mondialisation de la vigne et du vin. De plus, elle souligne la pluralité des voies de métissage liées aux aventures humaines et aux contraintes naturelles (p. 8) qui les structurent.

Si l’introduction, et plus particulièrement le chapitre I qui discute et justifie l’emploi de la notion de « métissage vitivinicole » proposent un cadre théorique réflexif, ouvert et innovant, l’absence d’une conclusion laisse cette question encore largement ouverte. Dans leur introduction, Cornot, Pouzenc et Strehaiano décrivent le métissage comme un processus complexe qui renvoie à d’une part, une diversité d’acteurs, mais aussi, à une multiplicité d’échelles spatiales et temporelles. À travers les contributions, la notion de métissage comme catégorie analytique s’enrichit des apports disciplinaires et experts.

On commence donc par le chapitre analytique dédié au concept de métissage appliqué au monde du vin que discute le géographe Guillaume Giroir. Il y souligne l’incongruité a priori de la mise en relation entre ce terme et le monde du vin (p. 17). S’appuyant sur l’exemple de la Chine et sur les théories culturelles du métissage, il conclut que la notion s’impose dans le monde du vin comme un « fait de structure » (p. 60), mais aussi comme un concept fécond et opératoire qui permet de questionner certaines évidences et de revisiter de façon plus ouverte et dynamique cette boisson-concept. L’ensemble des chapitres qui vont suivre confirment l’importance de ce nouveau paradigme (p. 61) comme champ sémantique et heuristique qui reste à construire dans l’analyse du vin comme civilisation.

Le deuxième chapitre qui se consacre à la tradition de la vigne et du vin au Proche-Orient privilégie une approche archéologique. Son auteur, Christian Darles, questionne les différentes traditions culturelles de vinification et comment elles témoignent d’une continuité liée souvent aux religions. Le chapitre qui suit est écrit par le chimiste Dominique Salameh et ses collègues Lteif et Rizk et se focalise sur le Liban, exemple intéressant de la circulation des savoirs et connaissances autour du vin historiquement, mais aussi plus récemment.

Dans la deuxième partie consacrée aux métissages à l’œuvre dans la circulation de la vigne et du vin, la question fondamentale de la continuité/discontinuité historique est abordée à travers la mise en place des chemins de fer aux xixe et xxe siècles dans la construction du vignoble du Midi soulevant la question centrale souvent passée sous silence des vins issus de l’Empire colonial et de la compétition acharnée autour des marchés (chapitre d’Aurélie Verzegnassi, p. 95-110). Le chapitre v de l’historien Alessandro Carassale et le chapitre vi de l’ingénieur agronome Olivier Yobrégat interrogent chacun à leur tour le sujet devenu récemment populaire des cépages et de leur circulation historique et géographique ainsi que leur acclimatation pour en conclure sur la nécessité d’une politique patrimoniale plus attentive aux changements qui les touchent. Dans le contexte de l’Anthropocène, la question des cépages ouvre de nouvelles pistes de recherche sur la question du métissage. Le chapitre vii du géologue Jean-Pierre Garcia illustre avec pertinence et à travers de nombreux exemples le jeu constant de la diversité et de la norme dans la viticulture antique et médiévale en Bourgogne. Clairement la dynamique des rapports de pouvoirs dans la construction des territoires confirme l’importance d’un éclairage nouveau sur la question des techniques et des savoirs.

Dans la troisième partie de l’ouvrage intitulée « Constructions identitaires » se trouvent proposées trois études de cas (Prosecco, les Pyrénées, et le Cap-Vert) pour illustrer les différentes formes de métissages et leurs relations aux identités territoriales. Si le Prosecco et ses paysages témoignent d’une longue tradition de cinq siècles de métissage viticole, les vignobles des Pyrénées se sont largement construits autour d’identités géographiques marquées dans l’espace. Enfin, le Cap-Vert et son vin de lave dans l’île de Fogo offrent un exemple remarquable de la construction de la cap-verdianité métisse prise entre curiosité tropicale et marketing international.

La dernière partie revient sur la notion de métissages vitivinicoles pour prolonger la réflexion. L’anthropologue Boris Pétric préfère utiliser la notion de mondialisation en discutant le rôle des élites à Hong-Kong alors que le sociologue Mickael Ramseyer discute les rapports de genre dans la viticulture française. Le dernier chapitre de Frédérique Célérier sur les vins biologiques clôt l’ouvrage en abordant la question des métissages culturels et territoriaux qui aujourd’hui renvoient à la pertinence d’une approche plus dynamique et critique des traditions attachées à l’objet vin.

En conclusion, c’est un ouvrage qui intéressera un large public et qui permet d’ouvrir un certain nombre de questions fondamentales pour l’étude du vin comme objet social. Si certains peuvent questionner l’utilisation du terme « métissage », l’ouvrage a le mérite d’ouvrir un nouveau champ d’analyse qui mériterait une analyse critique plus sensible de la question du pouvoir, des dominants/dominés car les vignobles se sont souvent construits sur ces questions idéologiques d’altérité et de domination. Pour conclure, voici un ouvrage qui a le mérite de lancer le débat.

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Marion Demossier, « Danielle Cornot, Michaël Pouzenc et Pierre Strehaiano (dir). De la vigne et du vin. Voyage, passage… métissages », Crescentis [Online], 6 | 2023, . Copyright : Licence CC BY 4.0. URL : http://preo.u-bourgogne.fr/crescentis/index.php?id=1390

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Marion Demossier

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