Maxime Decout, Éloge du mauvais lecteur

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Maxime Decout, Éloge du mauvais lecteur. Paris : Les Éditions de Minuit, « Paradoxe », 2020, 146 p., ISBN 9782707346629

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Maxime Decout, spécialiste de l’écriture de la judéité dans la littérature française et auteur récent de l’Album Romain Gary dans la Pléiade, avait publié entre 2015 et 2018 dans la collection « Paradoxe » des Éditions de Minuit trois réflexions sur la création littéraire. Ce quatrième essai ouvre un nouveau chantier, celui de la réception littéraire, un chantier dont le titre, paradoxal sous la plume d’un enseignant-chercheur (et donc délicieusement accrocheur), sonne comme une réponse, quelque trente ans plus tard, aux « dix commandements du lecteur » de Daniel Pennac.

Le propos de l’ouvrage part d’un constat simple d’apparence, mais dont il faut tirer toutes les conséquences : « nous ne lisons pas tous de la même façon », constat suivi de son corollaire immédiat : « le mauvais lecteur, c’est l’autre ». Ce constat met déjà à mal toutes ces approches du commentaire littéraire dans lesquelles s’invite ce personnage particulier qui s’appelle « le lecteur », et que la critique tente de spécifier le cas échéant en faisant appel au « Lecteur Modèle » (Eco) ou à l’« archi-lecteur » (Riffaterre), tant il est vrai que pour qu’un texte prenne sens il faut bien qu’outre un Auteur il possède aussi un Lecteur et tant qu’à faire un bon lecteur. Reste que le mauvais lecteur existe bien, qu’il existe en chacun de nous, et qu’il ne fait pas qu’y sommeiller, ce que même Roland Barthes reconnaît à sa manière lorsqu’il reconnaît lui-même « désirer l’œuvre », quelques années avant d’avouer qu’il « désire l’auteur ». Car le mauvais lecteur dont il s’agit n’est pas celui qui lit le texte à contresens – encore qu’il y aurait tant de choses à en dire et au moins un essai à commettre sur ce seul type de lecteur – ni même le lecteur distrait, fatigué ou paresseux. Le mauvais lecteur dont il s’agit ici est « celui qui, intellectuellement ou émotionnellement […], ne lit pas le texte comme le texte le veut », celui qui l’investit, par naïveté ou par complaisance, de sa propre subjectivité.

Cet essai en quatre parties propose d’abord (« Mort et renaissance du mauvais lecteur ») un historique des avatars des bons et des mauvais lecteurs, depuis la naissance du terreau propice à l’épanouissement de la mauvaise lecture : la lecture solitaire et silencieuse, dont Maxime Decout rappelle la similitude avec la masturbation ainsi que la similitude des diagnostics portant sur l’une et l’autre au XVIIIe siècle. Les contempteurs de la lecture solitaire et du danger de ne plus faire la part de la fiction et de la réalité s’invitent, on le sait, jusque dans la littérature elle-même – de Don Quichotte à Madame Bovary ‑, à mesure que le démon de la lecture se propage, telle une épidémie. La critique littéraire du XXe siècle renversera certes la perspective en s’intéressant bien plus au bon lecteur – toujours idéal – qu’au mauvais, tout en assumant parfois de façon explicite (Sartre, Barthes) le désir ou la nostalgie d’être ou d’avoir été un mauvais lecteur, occasion pour Maxime Decout de nous rappeler que la critique moderne n’a pas, loin de là, fait disparaître le mauvais lecteur.

La deuxième étape de la réflexion porte sur la fabrique même du mauvais lecteur, à savoir l’interprétation du texte littéraire, où se distribuent les bons et les mauvais points (« Splendeurs et misères de l’interprétation »). De ce point de vue, l’exact contraire du mauvais lecteur est encore un mauvais lecteur, d’un autre type celui-ci : le « maniaque de l’interprétation », celui dont la rationalité volontariste le tient tout autant à l’écart de la lecture correcte que le lecteur bovaryen. À la famille des mauvais lecteurs appartiennent ainsi, rejoignant la cohorte des Don Quichotte et autres Bovary, le duo Bouvard & Pécuchet (sur le versant comique) et Des Esseintes (sur le versant pathétique), tout autant incapables d’apprécier la lecture des œuvres littéraires. La pratique du bon lecteur devient ainsi un exercice habile incitant celui qui s’y consacre à se tenir à égale distance du lecteur qui désire l’œuvre et du lecteur qui refuse de la désirer – encore que ces deux attitudes peuvent se combiner. Une « troisième option » est ainsi possible, celle du mauvais lecteur qui, précisément parce qu’il cherche à étudier un texte qui résiste à l’interprétation, s’y plonge à corps perdu en fabriquant de ce texte une version toute personnelle. Certains textes plus que d’autres sont évidemment aptes à fabriquer ces mauvais lecteurs, textes illisibles (Joyce, Finnegan Wake) ou « textes trompeurs » (Nabokov, La Méprise). C’est à ces mauvais lecteurs que s’adresse le récit policier à énigme, qui se plaît à les abuser, et c’est de ces mauvais lecteurs que traitent bien des ouvrages, dont les 53 jours de Pérec. Car la littérature peut elle-même fabriquer sciemment de mauvais lecteurs, y compris en proposant des énigmes non résolues (Butor, L’Emploi du temps) ou en incitant à des « lectures contrefactuelles », immergeant sciemment le lecteur dans des univers construits à rebours de la réalité (Roth, Le Complot contre l’Amérique) ou de la simple logique (Pérec, Le Voyage d’hiver). On rappellera en marge de l’essai de Maxime Decout que la mauvaise lecture peut aller jusqu’à mettre celui qui la pratique en danger de mort, puisque telle est la destinée de Casaubon, le narrateur du Pendule de Foucault (Eco).

Le mauvais lecteur, que dit-il lui-même ? Le chapitre qui donne « La parole au mauvais lecteur » évoque à travers quelques textes les deux figures extrêmes du lecteur amoureux à en être fétichiste et du lecteur haineux. Au lecteur fétichiste, Maxime Decout rattache le narrateur de deux romans de Tanguy Viel (Cinéma, La Disparition de Jim Sullivan), le narrateur des Papiers de Jeffrey Aspen de Henry James, et les personnages de deux romans de Roberto Bolaño, Les Détectives sauvages et 2666. Le mauvais lecteur fétichiste n’est pas seulement monomane : il est également jaloux de ses prérogatives de spécialiste, et se fait même imitateur. Son ombre sombre, le lecteur haineux, est présentée à partir des romans Feu pâle (Nabokov) et L’Œuvre posthume de Thomas Pilaster (Chevillard). Il méprise évidemment assez l’œuvre pour lui attacher un prix moindre qu’à son commentaire et tend à se faire non pas imitateur mais bien usurpateur : jaloux non pas des autres lecteurs comme l’est le lecteur fétichiste mais bien de l’auteur lui-même. Ce que disent le bon et le mauvais lecteur – ou plus exactement ce que leur font dire la littérature des XXe et XXIe siècles – est que leur lecture, « mauvaise » fût-elle, renvoie à quelque chose de nous et nous parle de nos désirs, mais aussi que si la lecture est à la fois aventure et production, la mauvaise lecture est autrement plus productive et engage autrement plus dans cette aventure nos fantasmes et notre passion que la bonne.

Pour ce qui est des « Pratiques du mauvais lecteur », stade ultime de la mauvaise lecture, elles se répartissent en deux grandes familles : la « lecture buissonnière » et la « lecture interventionniste ». La première est évidemment celle qui se fiche bien d’un protocole qu’elle connaît pourtant, et qui avance « le nez en l’air » ou « en tous sens », au risque de la mécompréhension, mais aussi de la fécondité. « Le nez en l’air » : Maxime Decout en fait justement l’éloge, sous les conseils de grands lecteurs comme Barthes ou Proust – le même Proust dont Barthes rappelait qu’à chaque lecture on ne sautait jamais les mêmes pages –, et sous la protection de grands auteurs tels Montaigne ou Laurence Sterne. Quant à la lecture « en tous sens » : outre d’être rendue techniquement possible par les longs siècles depuis lesquels le codex a définitivement remplacé le volumen, le risque de mécompréhension n’est pas bien grand, et est même nul pour ces œuvres imprimées certes linéairement mais dont l’ordre de lecture des chapitres n’a absolument aucune pertinence (Queneau, Exercices de Style ; Perec, La Vie, mode d’emploi ; Calvino, Si par une nuit d’hiver un voyageur…) ou qui conseillent des promenades alternatives à leur lecteur (Cortazar, Marelle). Le risque de la déconstruction est autrement plus important si la lecture en tous sens s’applique au récit policier à énigme, en particulier à ces récits organisés étape par étape comme certains romans d’Agatha Christie (ABC contre Poirot, Ils étaient dix, Cinq petits cochons…). Et quand bien même, la déconstruction n’est-elle pas également la chance d’un nouvel assemblage, d’une reconstruction à l’instar du modèle fourni par les Fragments de Lichtenberg de Pierre Senges ? Quant à la « lecture interventionniste », elle est celle qui passe à l’action et pour qui lire n’est que la première étape du processus menant à la réécriture. Réécrire, c’est précisément ce jusqu’où sont allés Valincour, Rousseau et Balzac pour corriger, avec leur insatisfaction de lecteur, La Princesse de Clèves, Le Misanthrope et La Chartreuse de Parme, ce que dans l’univers romanesque pratique Mac, le personnage du roman de Vila-Matas Mac et son contretemps. Le passage à l’acte du mauvais lecteur peut aussi bien s’effectuer en amont de la publication du livre par la séquestration (King, Misery) ou l’usurpation (Roth, Opération Shylock).

L’épilogue qui conclut ce parcours revient sur l’historicité de la prise au sérieux de la « mauvaise » lecture par la littérature : c’est avec le XXe et le XXIe siècles, siècles des horizons critiques pluriels, qu’elle trouve sa légitimité en ce qu’elle est une « protestation contre l’imposition des significations par le texte ou la culture ». Reste que ce court épilogue de quatre pages a ceci de frustrant que son auteur n’interroge pas, à l’heure du bilan, sa propre jouissance d’un tel parcours, d’un tel éloge à la lumière de son activité quotidienne d’enseignant-chercheur, c'est-à-dire assez souvent de correcteur – et me voilà à mon tour, puisque cet ouvrage et son auteur m’y invitent si chaudement, à agir en mauvais lecteur en ajoutant à cet essai rafraichissant le bout de conclusion qui lui manque à mes yeux … La « mauvaise » lecture n’est-elle pas le jardin nécessaire, le réconfort d’un territoire préservé, le signe d’une bonne santé et d’une distanciation ressourçante pour toutes celles et tous ceux dont la tâche quotidienne consiste à corriger les « mauvaises » lectures relevées dans les copies et les commentaires et explications orales, ces lectures que nous jugeons suivant le marché, la saison et nos propres tics « fautives », « myopes », « abusives », « peu économiques »… ? Tant il est vrai que ce parcours transgressif et ce rappel libératoire de quelques vérités nous concernant s’adressent bien à l’hypocrite lecteur, au semblable, au frère de son auteur, celui et celle dont le travail, toujours recommencé, consiste à rappeler que « le lecteur » n’existe pas vraiment et que nul n’a le droit de croire qu’il en est le représentant sur terre, et à répéter que faute de mieux notre chemin de croix devra bien se contenter de travailler sur ce qu’Eco appelait l’intentio operis, seul sens commun partageable qui nous permette d’échanger autour d’une lecture, de la faire progresser, de lui donner des armes et… de l’évaluer, car tel est notre pain quotidien.

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Hervé Bismuth, « Maxime Decout, Éloge du mauvais lecteur », Textes et contextes [Online], 16-1 | 2021, . Copyright : Licence CC BY 4.0. URL : http://preo.u-bourgogne.fr/textesetcontextes/index.php?id=3220

Author

Hervé Bismuth

Maitre de conférences, Centre Interlangues Texte, Image, Langage (EA 4182), Université de Bourgogne Franche-Comté, UFR de Langues et Communication, 4 Boulevard Gabriel, 21000 Dijon

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