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RECENSIONS

Meney, Lionel (2010), Main basse sur la langue : idéologie et interventionnisme linguistique au Québec, Montréal, Liber, 508 p. ISBN : 978-2-89578-198-1.

Wim Remysen

Texte intégral

1Professeur retraité de l’Université Laval, Lionel Meney est bien connu dans le milieu linguistique québécois pour ses multiples sorties contre ceux qu’il qualifie d’« endogénistes », c’est-à-dire ceux qui conçoivent le français en usage au Québec comme une variété légitime et, surtout, autonome de français. Il a en effet dénigré plus d’une fois l’idée qu’il puisse exister un registre standard propre au français québécois et il s’acharne depuis des années à combattre toute tentative de description complète du français qui a cours au Québec. Une telle entreprise risquerait selon lui d’isoler le Québec du reste de la francophonie, laquelle ne saurait fonctionner sans l’existence présumée – et largement fantasmée – d’un modèle linguistique unique nommé français international standard. Ce dénigrement systématique illustre bien la dynamique décrite par Bernhard Pöll (2005 : 21) à propos des langues pluricentriques comme le français, c’est-à-dire des langues qui ont plusieurs centres normatifs : « Si les représentants des variétés [non dominantes d’une même langue] se lancent dans la codification de leurs propres normes, il y a de fortes chances qu’ils soient ridiculisés et qu’ils s’attirent le mépris ».

2Dans l’ouvrage au titre délibérément provocateur qu’il vient de publier, Meney revient à la charge et reprend, tout en les approfondissant, des idées qu’il a déjà exprimées ailleurs, le plus souvent dans des textes d’opinion parus dans les journaux québécois (voir, par exemple, Meney 2001, 2005b et 2008) et français (voir Meney 2005a, notamment). L’auteur cherche essentiellement à montrer « que les positions endogénistes ne reposent pas sur des bases scientifiques solides, qu’elles sont, en réalité, des positions idéologiques et qu’elles vont à l’encontre des véritables intérêts des francophones du Québec » (p. 19). Pour y arriver, il organise sa démonstration autour de 4 thèmes, développés dans autant de parties : d’abord, la situation géographique, politique, économique et sociolinguistique du Québec (« Cadre géopolitique et linguistique », p. 21-144), ensuite l’image que les Québécois se font de leur identité, de leur langue ainsi que de la relation qu’ils entretiennent avec les Canadiens anglais et les Français (« Représentations », p. 145-221), puis un résumé de la façon dont les endogénistes conçoivent la qualité de la langue et la norme (« Vision endogéniste », p. 223-341) et, enfin, une critique de quelques ouvrages de référence qui se réclament de cette vision (« Produits endogénistes », p. 343-443).

3Malgré ce que le polémiste soutient, ses griefs ne concernent pas un cadre théorique, celui de la « théorie endogéniste » (toujours selon les mots de l’auteur), bien au contraire ; ses critiques s’adressent avant tout à des individus qui ont une idée plus réaliste que la sienne de la langue française. Ainsi, il est pour le moins surprenant de constater que l’auteur passe sous silence toute une série de références pourtant essentielles dans un travail qui a pour but de faire la lumière sur la démarche variationniste (car c’est bien de cela qu’il s’agit). Par exemple, aucune mention n’est faite des travaux fondateurs de Michael Clyne (1992) sur les langues pluricentriques ni des recherches de Bernhard Pöll (2005) sur le français comme langue pluricentrique. Meney ne présente pas non plus les idées de Franz Josef Hausmann (1986) à propos des variétés nationales de français ni celles de Marie-Louise Moreau (1999) à propos de l’existence de différentes normes dans la francophonie. Tous ces linguistes, à qui on peut difficilement reprocher d’être isolationnistes, ont exprimé à leur façon l’idée selon laquelle les francophones de partout dans le monde se conforment à des normes qui ne sont pas rigoureusement les mêmes partout. Sans compter certains travaux de linguistes québécois qui, comme Louis Mercier et Claude Verreault (2000), ont apporté une contribution essentielle à la réflexion sur les variétés de français à travers la francophonie et à leur description dans les dictionnaires.

4Pour discréditer le point de vue des « endogénistes », Meney ne manque pas de présenter leur démarche comme strictement idéologique, diamétralement opposée à la démarche objective et scientifique qui serait la sienne. Or, le lecteur qui cherche une argumentation sérieuse, nuancée et fondée sur une analyse minutieuse du français tel qu’il a réellement cours au Québec sera vite déçu. Il constatera en effet rapidement que les propos de l’auteur ne sont pas eux-mêmes exempts d’idéologie, comme en témoigne éloquemment le passage suivant : « l’intervention endogéniste conduit à une limitation de la concurrence sur le marché linguistique, à une restriction de la libre circulation des mots, à un protectionnisme linguistique, à une ethnicisation du locuteur, en fin de compte, à une limitation de sa liberté. Dans l’Histoire, ce sont, en général, les régimes autoritaires, voire dictatoriaux, qui sont intervenus sur le corpus d’une langue, dictés par des idéologies extrémistes, nationalistes ou de classe. Les régimes démocratiques, qui respectent la société civile, le choix des gens, le pluralisme dans tous les domaines, y compris dans celui de la langue, le font rarement » (p. 13).

5Par conséquent, Meney s’est laissé emporter dans bien des chapitres qui dépassent largement le cadre de la stricte description linguistique. C’est le cas du chapitre portant sur la question de la souveraineté politique du Québec (chapitre 9) ainsi que de ceux qui sont consacrés à l’image que les Québécois se font des Canadiens anglophones et des Français (chapitres 11 et 12), dans lesquels on peut lire des affirmations aussi surprenantes qu’inattendues. Ainsi, selon Meney, « la libéralisation et […] la mondialisation des échanges » (p. 169-170) aurait contribué à réduire considérablement les différences socioculturelles qui existent entre les sociétés québécoise et française, il serait mal vu au Québec de ne pas aimer l’hiver (p. 172), le Québécois n’aurait de cesse de poursuivre encore et toujours le « maudit Français » (p. 218), etc. Souvent gratuites, de telles affirmations prennent d’ailleurs parfois l’allure de propos que certains n’hésiteraient pas à qualifier de malhonnêtes, tels les suivants : « L’endogénisme, dans sa forme extrême, nourrit une méfiance, sinon une hostilité vis-à-vis des gens d’ailleurs, y compris des francophones non québécois » (p. 477-478). Meney insiste parce qu’il cherche avant tout à faire croire que ceux qu’il qualifie d’« endogénistes » incarnent ce que le Québec connaît de « pire » : nationalisme exacerbé, francophobie et repli sur soi.

6L’essentiel de l’argumentation de Meney repose sur l’idée erronée que les francophones du Québec vivent en situation de diglossie, situation présentée comme « une des caractéristiques fondamentales du marché linguistique québécois » (p. 467). Selon l’auteur, les Québécois puiseraient en effet dans deux systèmes linguistiques, le français québécois vernaculaire (qu’il appelle aussi franbécois) et le français international standard, « terme […] employé en France et ailleurs dans le monde […] pour désigner le français de référence décrit par les grammaires et les dictionnaires » (p. 293). Ainsi, à ses yeux, les mots ventilateur et ventilo, du fait qu’ils ont cours tous les deux en France, relèvent de deux registres d’une seule et même langue, le français international standard ; en revanche, les mots ventilateur et fan, qui ont cours tous deux au Québec, appartiendraient à deux systèmes linguistiques distincts, le standard international et le vernaculaire québécois (voir p. 468). La réalité est pourtant tout autre : tout locuteur québécois évitera le mot fan dans un registre formel, comme il ne dira pas non plus achaler (mais plutôt déranger ou importuner) dans une situation de communication qui l’exige, et ce, non pas parce que ces mots appartiennent à un autre système linguistique, mais parce qu’ils relèvent du registre familier.

7Meney s’en prend par ailleurs à ceux qui travaillent actuellement à la rédaction de dictionnaires qui décriraient le français tel qu’utilisé au Québec, les accusant de vouloir « créer une norme à part » (p. 466), ce qui est bien évidemment inexact. Il leur reproche aussi de magnifier les différences qui existent entre la langue des Québécois et celle des Français. Il est vrai qu’il est plus facile de considérer comme des fautes, comme il le fait, des mots et des emplois qu’aucun Québécois n’hésite pourtant à utiliser dans une situation formelle de communication (heure de tombée, aqueduc, ligne de piquetage, table d’hôte ou encore aréna, par exemple) plutôt que de les situer dans l’usage. C’est que, aux dires mêmes de l’auteur, les Québécois ne posséderaient tout simplement pas pleinement leur langue, comme en témoigne le commentaire suivant concernant l’utilisation courante qu’ils font de l’adjectif sécuritaire « sûr, à l’abri du danger » : « Pour tout francophone ayant le sentiment de sa langue, il est clair que Montréal est une ville sûre et non sécuritaire » (p. 423). Manifestement, les Québécois ne sont donc pas des francophones à part entière aux yeux de Meney.

8L’exploitation que l’auteur fait de certains corpus, notamment de la base Eureka.cc, pour comparer les emplois qui sont en usage au Québec avec ceux qui le sont en France, a de quoi laisser perplexe. Si cette base, composée de journaux et de magazines publiés au Canada, en France et en Belgique, constitue un corpus intéressant pour vérifier rapidement si certains mots ou expressions sont attestés dans la presse écrite de ces pays, il faut se garder de la considérer comme représentative à elle seule de l’ensemble des usages standard qui ont cours au Québec et en France : cette base ne rend compte que de la langue qui a cours dans certains médias écrits, et encore, le plus souvent soumise aux aléas de l’actualité.

9Bien des sociolinguistes ne manqueront pas d’être surpris par certaines affirmations concernant les représentations linguistiques des Québécois, à commencer par celle-ci : « il n’y a eu […] que peu de sondages scientifiques pour chercher à savoir ce que pensent l’ensemble des Québécois […] du modèle linguistique qu’il faut privilégier au Québec » (p. 185). Une telle observation montre que l’auteur ne s’est pas bien documenté sur le sujet, abondamment étudié depuis la fin des années 1960 et le début des années 1970. Par ailleurs, dans l’interprétation qu’il fait des quelques enquêtes qu’il a consultées, l’auteur ne distingue jamais entre la norme que permet de dégager l’observation des pratiques langagières réelles des locuteurs et l’image de la norme que les locuteurs véhiculent dans leur discours à propos de la langue, ce que Marie-Louise Moreau (1999 : 51) appelle respectivement « norme linguistique en prise sur l’environnement social » et « norme linguistique abstraite ». Pourtant, plusieurs travaux sociolinguistiques menés au cours des 40 dernières années démontrent que la norme à laquelle les locuteurs croient obéir ne correspond que très peu à celle qui guide effectivement leurs propres usages.

10Par son ton souvent condescendant et ses propos délibérément polémiques, l’ouvrage de Meney ne saurait donc être considéré comme une étude scientifique. Il ne s’agit de rien d’autre que d’un pamphlet qui, à bien des égards, rappelle encore les célèbres Insolences du Frère Untel, pamphlet paru il y a maintenant 50 ans. Compte tenu des idées reçues que le livre de Meney véhicule sur le français parlé par les Québécois, il n’est par ailleurs pas surprenant qu’il ait trouvé écho auprès de certains journalistes qui se sont empressés d’en vanter les mérites (voir Gagnon 2010 et Rioux 2010). Toutefois, tout linguiste bien formé s’apercevra rapidement que ce livre ne fait pas preuve de toute l’objectivité et de tout le sérieux auxquels on est en droit de s’attendre de la part d’un linguiste qui se prononce sur la question.

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Bibliographie

Références

Clyne, Michael (éd.) (1992), Pluricentric languages : differing norms in different nations, Berlin/New York, Mouton de Gruyter.

Gagnon, Lysiane (2010), « Le pire des séparatismes », La Presse, Montréal, 2 mars, p. A21.

Hausmann, Franz Josef (1986), « Les dictionnaires du français hors de France », dans Lionel Boisvert, Claude Poirier et Claude Verreault (éd.), La lexicographie québécoise : bilan et perspectives, Québec, Presses de l’Université Laval, p. 3-21.

Meney, Lionel (2001), « Langue d’ici et langue d’ailleurs », Le Nouvelliste, Trois Rivières, 28 mars, p. 6.

— (2005a), « L’inquiétante hostilité québécoise au français », Le Monde, Paris, 21 mars, p. 13.

— (2005b), « Un autre dictionnaire québécois, pourquoi ? », Le Devoir, Montréal, 7 janvier, p. A7.

— (2008), « Non au séparatisme linguistique : le Parti québécois va-t-il abandonner le français au profit du québécois ? », La Presse, Montréal, 13 mars, p. A22.

Mercier, Louis, et Claude Verreault (2000), « Opposer français “standard” et français québécois pour mieux se comprendre entre francophones ? Le cas du Dictionnaire québécois français », Le Français moderne, Paris, tome 70, no 1, p. 87-108.

Moreau, Marie-Louise (1999), « Pluralité des normes et des appartenances : convergences et divergences », Terminogramme, Montréal, no 91-92, p. 41-63

Pöll, Bernhard (2005), Le français langue pluricentrique ? Études sur la variation diatopique d’une langue standard, Frankfurt am Main, Peter Lang.

Rioux, Christian (2010), « Notre langue à nous ? », Le Devoir, Montréal, 16 avril, p. A3.

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Pour citer cet article

Référence électronique

Wim Remysen, « Meney, Lionel (2010), Main basse sur la langue : idéologie et interventionnisme linguistique au Québec, Montréal, Liber, 508 p. ISBN : 978-2-89578-198-1. », Textes et contextes [En ligne], 5 | 2010, mis en ligne le 21 novembre 2017, consulté le 03 décembre 2022. URL : http://preo.u-bourgogne.fr/textesetcontextes/index.php?id=283

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Auteur

Wim Remysen

Université de Sherbrooke (Québec, Canada)

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