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RECENSIONS

Le lexique des émotions

Marcienne Martin

Full text

1Le lexique des émotions, ouvrage paru, en 2009, aux éditions Ellug de l’université Stendhal de Grenoble dans la collection « Langues, gestes, paroles », comprend 350 pages. Dirigé par Iva Novakova et Agnès Tutin, cette étude, découpée en cinq parties, recouvre seize contributions d’auteurs tant français qu’étrangers. La thématique de ce livre est articulée autour de l’approche lexico-sémantique des manifestations émotionnelles.

2La partie 1 intitulée « Regard historique sur le lexique des émotions » intègre le texte de Gerda Haßler « L’apport sémantique du paradigme épistémologique du sensualisme au lexique des émotions » (pp. 21-38). La partie 2 dénommée « Combinatoire syntaxique et lexicale du lexique des émotions » subsume les cinq contributions suivantes :

3Les noms d’émotion : trois systèmes d’ordre
Peter Blumenthal (pp. 41-64) ;

4Les émotions sont-elles comptables ?
Iva Novakova et Agnès Tutin (pp. 65-79) ;

5La combinatoire des noms de sentiment en grec moderne
Aggeliki Fotopoulou, Marianna Mini, Mavina Pantazara et Argyro Moustaki (pp. 81-102) ;

6Les prédicats d’affect dans des dictionnaires monolingues coordonnés espagnol/grec/français
Angels Catena et Effi Lamprou (pp. 103-126) ;

7La maladie, le coup de folie et l’émotion :…malade, complètement malade !
Danielle Leeman (pp. 127-135).

8La partie 3 est titrée « Autour de quelques sentiments/émotions » et comprend quatre articles :

9De la distinction entre nom d’émotion et nom de sentiment : coup de foudre et amour
Houda Ounis (pp. 139-153) ;

10L’aspectualité des constructions verbo-nominales de sentiment en français et en russe
Elena Melnikova (pp. 155-172) ;

11Sur la sémantique de quelques noms de tristesse
Anna Krzyzanowska (pp. 173-189) ;

12Les collocations métaphoriques des noms de colère en français, russe et polonais
Magdalena Augustyn et Ekaterina Bouchoueva (pp. 191-205).

13La partie 4 : « Autour de la phraséologie » recouvre deux contributions.

14Émotions et locutions prépositives
Céline Vaguer (pp. 209-226) ;

15Deux structures de locutions verbales pour exprimer le sentiment en grec moderne
Freiderikos Valetopoulos (pp. 227-248).

16Pour finir, la partie 5 a pour titre : « Applications linguistiques de la combinatoire du lexique des émotions ». Elle comprend trois articles.

17Noms d’objet ou cause de sentiment dans le Diccionario de colocaciones del español
Margarita Alonso Ramos (pp. 251-274) ;

18Sybille : anatomie d’un système automatique d’extraction de termes de sentiment
Sigrid Maurel, Paolo Curtoni et Luca Dini (pp. 275-296) ;

19L’enseignement en FLE de la phraséologie du lexique des affects
Cristelle Cavalla et Virginie Labre (pp. 297-316).

20De la page 317 à la page 350, nous trouvons les résumés des contributions (pp. 317-328) et les références bibliographiques (pp. 329-350).

21La partie 1 est consacrée à une étude en diachronie du lexique des émotions. Dans son article, Gerda Haßler s’appuie sur les travaux d’un certain nombre de chercheurs comme Blumenthal et Rastier et qui posent pour « principe que l’entourage d’un mot dans un texte peut mettre en valeur des traits sémantiques qui, par répétition et usage par d’autres auteurs, permettent d’accéder au noyau sémantique du mot et peuvent devenir des unités définitoires de leur signification prototypique » (2009, p. 21). L’analyse d’unités lexicales appartenant au paradigme du sensualisme, tel qu’il a été défini par Condillac, montre que dans tel contexte donné, il y a renforcement des traits sémantiques communs et affaiblissement des traits distinctifs. Cette étude a été réalisée à partir de 935 textes extraits de la base de données Frantext pour une période allant jusqu’en 1750 ; elle porte notamment sur des couples lexicaux comme plaisir/douleur ou encore plaisir/peine. De l’oxymore aux relations de contiguïté, qu’elles soient de variante comme X=Y (plaisir est joie), de polarité comme X n’est pas Y (plaisir n’est pas douleur) ou d’hyperonymie, l’auteur montre comment la valeur sémantique de ces termes a évolué par le fait même de leur mise en contexte et de leur polarisation due aux unités lexicales avec lesquelles ils entretiennent un lien grammatical au sein de la phrase.

22La partie 2 traite de la combinatoire syntaxique et lexicale du lexique des émotions et a pour contributeurs : Peter Blumenthal, Iva Novakova et Agnès Tutin, Aggeliki Fotopoulou, Marianna Mini, Mavina Pantazara et Argyro Moustaki, Angels Catena et Effi Lamprou, Danielle Leeman. L’article de Blumenthal est articulé autour de l’étude des noms d’émotion considérés dans le cadre de trois systèmes d’ordre. Afin d’expliquer sa démarche méthodologique, cet auteur précise : « Aux schématisations des psychologues et des lexicographes, nous confronterons par la suite les enseignements que l’on peut tirer de l’usage, en particulier de la combinatoire des noms avec verbes et prépositions » (2009, p. 48). Blumenthal réfère à des chercheurs en psychologie comme Plutchik ou Scherer et aux définitions lexicales données dans Le Grand Robert et le Trésor de la langue française. Quant au troisième système, celui des linguistes, l’auteur étudiera « l’usage réel des mots d’émotion » à travers une analyse linguistique qui comporte deux volets : une étude de corpus et des tests syntaxiques. À partir de la lexicographie, l’auteur montre comment l’hyperonyme peut devenir l’hyponyme d’un autre « mot-pivot » . Par ailleurs, il procède à l’analyse d’une série de noms d’affect régis par des prépositions comme, par exemple, « en » dans l’énoncé : « en amour, rien n’est coupable » et dans la locution « se mettre en colère » (ibid., p. 51) et présente également des exemples comme la collocation « par crainte de » qui induit une relation de type causal. Il y est abordé aussi la notion de valence des mots qui, suivant leur degré de saturation, drainent plus ou moins de compléments.

23Dans le deuxième article, Novakova et Tutin proposent une étude des noms d’affect dans leur qualité de noms massifs non quantifiables comme dans les expressions : éprouver de la joie, susciter de la colère. La combinatoire des N_affect est introduite par les articles partitifs et les quantifieurs indéterminés (un peu de, beaucoup de). Basée sur un corpus de 38 N_affect, les auteurs analysent ces lexèmes en fonction de leur propension à être comptabilisés ou non et valident ainsi leur hypothèse de départ « selon laquelle les propriétés aspectuelles et la structure actancielle permettent de prédire la détermination » (2009, p. 78). Fotopoulou, Mini, Pantazara et Moustaki proposent dans leur article une étude sur la combinatoire lexicale des noms de sentiment (Nsent) en grec moderne. En prenant de nombreux exemples en langue grecque avec leur traduction en langue française, ces auteurs mettent en relief « les modalités diverses (aspect, intensité, contrôle, manifestation) dans l’expression des noms de sentiment qui sont en corrélation avec leurs propriétés syntaxiques » (2009, p. 95). Le projet de l’étude présentée par Catena et Lamprou est « l’élaboration d’un système de dictionnaires monolingues coordonnés, orienté vers des applications de traduction automatique » (ibid., p. 104). La comparaison entre prédicats d’affect montre que ces derniers peuvent varier d’une langue à l’autre. Ainsi le prédicat espagnol pánico autorise uniquement la forme nominale alors qu’en français il existe le verbe et le participe adjectival équivalent (paniquer, paniqué) (ibid., p. 123). Comme le précisent ces auteurs : « Ce problème est résolu au moment de la traduction grâce aux informations de microstructure concernant les verbalisations, adjectivations et nominalisations de chaque racine prédicative, et aux liens de synonymie décrits pour chaque lemme » (ibid., p. 124). Le dernier article de la partie 1 traite de la collocation « complètement malade ». Leeman montre ainsi que si l’unité lexicale « malade » appartient aux trois classes sémantiques subsumant les domaines physiologique, mental et affectif, l’adverbe de complétude « complètement » n’est compatible qu’avec des adjectifs « impliquant de manière inhérente une valeur maximale » (ibid., p. 133).

24La partie 3 est articulée autour des différences sémantiques entre la notion de sentiment et celle d’émotion. Ainsi Ounis propose une étude sur la distinction entre noms d’émotion et noms de sentiment ; cette étude est articulée autour de la locution « coup de foudre » et de l’unité lexicale « amour ». Cet auteur précise que si ces deux notions ont en commun le fait que le sujet concerné est « affecté par… », dans l’émotion il n’y a pas nécessairement d’objet alors que dans le sentiment il y en a un. Et de préciser que les noms de sentiment comme « amour » entrent ainsi dans une relation locative alors que la locution « coup de foudre » renvoie à un fait ponctuel que l’analyse de l’identité sémantique confirme en ce qui concerne les unités lexicales « coup » et « foudre » formant la locution figée « coup de foudre ». Melnikova consacre son article à « l’étude des paramètres aspectuels dans les constructions verbo-nominales (CVN) exprimant des sentiments en russe et en français » (ibid., p. 155) à travers l’aspectualité des CVN_sent et sous l’angle de la durabilité et de la ponctualité induites par celles-ci. C’est à partir d’un corpus « composé de textes originaux dans une langue, alignés avec leur traduction dans une autre langue » (corpus parallèle ou corpus de traduction) et de divers paramètre comme les propriétés aspectuelles du verbe, les temps verbaux, les structures binominales à classifieur aspectuel et la détermination que l’auteur a réalisé cette étude. Proposé par Krzyzanowska, le troisième article est un travail de recherche « sur la sémantique de quelques noms de tristesse » comme tristesse, chagrin, peine et désespoir et qui sont, selon le classement d’Anscombre, des noms exogènes car ils se combinent avec les locutions prépositives : devant, à la vue de. Dans ce corpus figurent également des verbes à causation intégrée, des adjectifs, des adjectifs substantivés, des adverbes ainsi que certains collocatifs nominaux (une tristesse passagère). L’auteur précise que les lexèmes étudiés « renvoient aux émotions causées par l’arrivée de quelque chose qu’on ne désire pas » (ibid., p. 174). Un tableau synoptique particulièrement renseigné reprend l’ensemble de l’étude ; il est présenté en page 189. Le dernier article de la partie 3 a pour contributeurs Augustyn et Bouchoueva qui traitent des collocations métaphoriques des noms de colère en français, russe et polonais analysés sous une perspective contrastive. Après une recherche synonymique du terme « colère » et des ses traits définitoires dans des dictionnaires monolingues et bilingues, les auteurs se sont attachés à en repérer les différentes représentations dont la métaphore spatiale contenu/contenant : la colère remplit X, la métaphore liée au conflit : la colère s’empara de lui et enfin la métaphore en relation avec le concept de feu : elle brûle de colère. Les auteurs ont également étudié les propriétés syntaxiques des expressions métaphoriques de la colère dans le cadre de la réalisation syntaxique des actants.

25La partie 4 ouvre sur une étude de Vaguer et qui traite des émotions et des locutions prépositives, plus particulièrement dans le cadre de la caractérisation syntaxique et distributionnelle des locutions ayant pour préposition « dans », comme, par exemple, « nager dans le bonheur ». Il convient cependant de distinguer locutions prépositives, syntagmes libres et collocations. Par le choix de son corpus, l’auteur met en évidence une série de locutions prépositives qui n’avaient pas été répertoriées jusque-là. L’article de Valetopoulos est articulé autour de deux structures de locutions verbales utilisées en grec moderne et servant à exprimer le sentiment et qui sont celles en avoir (exo) et en être (ime). Bien que d’études aient été faites sur les prédicats psychologiques en grec moderne, l’auteur présente un corpus important de syntagmes verbaux et montre dans quel cas de figure, et pour quelle raison, telle structure s’applique ou ne s’applique pas.

26La partie 5 est consacrée aux applications linguistiques de la combinatoire du lexique des émotions. Elle ouvre sur un article de Ramos dont l’objet est l’étude des noms d’objet ou cause de sentiments le Diccionario de colocaciones del español. L’objet de cette contribution est de « proposer un encodage adéquat de la relation polysémique entre un Nsent (nom de sentiment) et un Nobj/caus (nom d’objet/de cause) dans le cadre d’une approche lexicographique » (ibid., p. 254). Dans le deuxième texte de cette partie de l’ouvrage, Maurel, Curtoni et Dini étudient l’anatomie d’un système automatique d’extraction de termes de sentiment (Sybille). Le corpus recouvre des textes issus de forums sur Internet. Comme le mentionnent les auteurs : « […] La communication médiée par ordinateur favorise l’expression des émotions, sentiments et opinions souvent contrôlés ou réprimés dans des cadres de communication plus traditionnelle » (ibid., p. 275). Les sujets abordés sur le Web portent sur le tourisme, les jeux vidéo et les imprimantes. Sybille est une méthode dont la procédure est la suivante : « les sentiments d’un document sont extraits phrase par phrase, et c’est seulement ensuite qu’une valeur globale est attribuée au message entier » (ibid., p. 276). Sur la base des travaux d’Ogorek (2005), le tableau 1, situé en page 286, présente un extrait de la taxonomie utilisée pour l’annotation manuelle et permet ainsi au lecteur d’avoir une approche plus concrète du sujet abordé dans ce texte. Les auteurs précisent également que le système Sybille « donne des résultats plus précis que chacune des méthodes employée séparément » (symbolique et statistique) (ibid., p. 293). Cavalla et Labre clôturent cet ouvrage avec un article relatif à l’enseignement en FLE de la phraséologie du lexique des affects. Ces auteurs soulignent la difficulté que représente la différence entre une expression figée et une collocation pour des locuteurs non natifs (LNN) avec des exemples comme un cordon bleu, expression culturellement marquée, et un cordon (très) bleu. Ils stipulent ainsi : « L’un des points divergents entre expression figée et collocation est la compositionnalité sémantique » (ibid., p. 300). Peu d’ouvrages de didactique du FLE présente une étude des expressions figées. En référant à leurs travaux, Cavalla et Labre précisent : « L’approche didactique onomasiologique que nous privilégions permet de présenter les associations lexicales en contextes variés et par notion » (ibid., p. 315). La partie 5 est suivie des résumés de chacune des contributions présentées ainsi que d’une bibliographie générale.

27Le lexique des émotions est un ouvrage riche et complexe. Les nombreux contributeurs ont apporté leur expertise à l’analyse des noms d’émotion et de sentiment, que ce soit en diachronie ou en synchronie. L’étude contrastive de corpora plurilingues permet également d’apporter à la traductologie des outils mieux affinés. Ce recueil de textes s’adresse surtout à des linguistes passionnés par les faits de langue.

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References

Electronic reference

Marcienne Martin, « Le lexique des émotions », Textes et contextes [Online], 5 | 2010, Online since 21 November 2017, connection on 08 March 2021. URL : http://preo.u-bourgogne.fr/textesetcontextes/index.php?id=282

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About the author

Marcienne Martin

Docteur en sciences du langage, ORACLE (Observatoire Réunionnais des Arts, des Civilisations et des Littératures dans leur Environnement), Campus universitaire du Moufia, 15 avenue René Cassin, 97715 SAINT-DENIS MESSAG. CEDEX 9

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