Navigation – Plan du site
Comptes rendus d’ouvrages

Marie Vrinat‑Nikolov, Patrick Maurus, Shakespeare a mal aux dents

Jean Szlamowicz
Référence(s) :

Marie Vrinat‑Nikolov, Patrick Maurus, 2018, Shakespeare a mal aux dents, Presses de l’Inalco, Paris, 238 pages

Texte intégral

1La traduction est investie aujourd’hui d’une aura particulière. Désormais détachée des visées pédagogiques (on ne traduit plus guère à l’école pour apprendre les langues, et la version latine a mauvaise presse), la traduction est l’objet d’une admiration justifiant d’en faire un domaine de recherche qu’on baptise, selon ses penchants socio‑professionnels, « pensée du traduire » ou « traductologie ». Qu’on préfère le suffixe savant « ‑logie » ou la nominalisation philosopharde du verbe traduire pour lui conférer une autorité ardemment désirée par ceux qui s’y reconnaissent importe peu : cela n’est pas une science, ni même une discipline. Cela ne relève d’aucune méthode ou projet repérables puisqu’on y trouve aussi bien des outils descriptifs ad hoc que ceux relevant de matières plus nettement établies, et des objectifs toujours intangibles (étudie‑t‑on la traduction ou les traductions ? La traduction comme texte ou comme pratique historique ?, etc.). C’est tout au plus un champ, dont l’émergence se veut parfois concurrentielle, comme si la grâce de la pratique traductive devait remettre en cause la pratique de la littérature, de la linguistique, de la philosophie, de l’histoire.

2Cet ouvrage confirme les clivages intellectuels imaginaires correspondant non à des écoles de pensée, mais à des chapelles corporatistes fondées sur des parcours personnels remplis de soupçons à l’égard des disciplines cousines. On trouve donc, notamment au début de l’ouvrage, des proclamations sur des absolus qui sont des lubies : l’Université serait une sorte de monolithe d’érudits ignorants n’ayant jamais traduit de textes… Le discours acrimonieux ne sert pas le propos flou des auteurs qui se font technocrates – seuls les traducteurs savent car « parler de traduction sans traduire est une contradiction » (p. 39). On objectera que la pratique de la traduction ne fait de personne un théoricien (de quoi, d’ailleurs : de la littérature ? de la langue ?). D’ailleurs, être traducteur publié ne signifie pas non plus que l’on est un bon traducteur : on pourra piocher dans toute bonne librairie des monceaux de calques et de contresens pour s’en convaincre.

3Passées ces douloureuses cinquante premières pages, l’ouvrage se fait plaisant parce qu’il examine enfin les textes. Il fourmille d’exemples souvent inspirés et qui engagent le lecteur à sa propre réflexion traductive. Je ne suis personnellement pas fasciné par la conception de la traduction « hyper‑poétique » de Meschonnic‑Berman à laquelle les auteurs semblent se rattacher. La sacralisation du Texte et de la Littérature, comme s’il n’existait de traduction que de Kafka, Borges, Shakespeare et, bien sûr, de la Bible (mais conçue comme pur objet littéraire), fait de toute chose « littéraire » un objet précieux par nature, vibrant d’une humanité supérieure. Il y a là de la religiosité – mais cela n’est pas propre à ces auteurs. On oublie ainsi que les texte les plus insignifiants sur le plan littéraire n’engagent pas moins le talent du traducteur et ne posent pas moins (voire plus) de problèmes de transposition d’une intention, d’une écriture, d’une culture.

4Les auteurs font de nombreuses remarques fines, parfois sur le ton du décret, mais c’est le jeu : on ne peut traduire, ou écrire, sans tenir à sa façon personnelle de faire. Il semble que chaque traducteur soit nécessairement victime de ce biais. À cet égard, les lecteurs pratiquant la traduction se retrouveront forcément dans les pages de cet ouvrage très intéressant et piquant avec lequel on ne peut qu’entrer en dialogue.

Haut de page

Pour citer cet article

Référence électronique

Jean Szlamowicz, « Marie Vrinat‑Nikolov, Patrick Maurus, Shakespeare a mal aux dents », Éclats [En ligne], 1 | 2021, mis en ligne le 15 novembre 2021, consulté le 29 novembre 2022. URL : http://preo.u-bourgogne.fr/eclats/index.php?id=189

Haut de page

Auteur

Jean Szlamowicz

Professeur des universités, Université de Bourgogne

Articles du même auteur

Haut de page

Droits d’auteur

Licence Creative Commons
Les contenus de la revue Éclats : Revue des doctorantes et doctorants de l'École doctorale 592 LECLA sont mis à disposition selon les termes de la Licence Creative Commons Attribution 4.0 International.

Haut de page
  • Logo ED LECLA
  • Logo UBFC