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Antoine Artous, Didier Epsztajn et Patrick Silberstein (dir.), La France des années 1968, Paris, Syllepse, 2008, 904 p.

Christian Beuvain and Jean-Guillaume Lanuque

Full text

  • 1 Par contre, contrairement à ce qui est indiqué, Marnix Dressen n'en est pas membre.
  • 2 Ces deux ouvrages sont chroniqués sur notre site www.dissidences.net

1Ce copieux volume, à la couverture criarde typique des codes de couleur en vogue dans les années 1970, est en réalité une encyclopédie de quatre-vingt deux entrées portant, non seulement sur « les événements » de 68, mais sur la longue période allant de la fin des années 50, essentiellement, jusqu'à 1981 et l'accession au pouvoir de François Mitterrand et d'un gouvernement de gauche. Modestement, signalerons-nous que parmi les soixante dix-sept auteurs, figurent huit rédacteurs de Dissidence1 ? La particularité de ce travail, comparativement aux autres du même type parus cette année ( 68 : Une histoire collective, 1962-1981 sous la direction de Philippe Artières et Michelle Zancarini-Fournel à La Découverte et Mai-juin 1968 dirigé par Dominique Damamme, Boris Gobille, Frédérique Matonti et Bernard Pudal à L'Atelier2), est que ses concepteurs revendiquent leur engagement, passé et présent, ce qui va de pair, néanmoins, avec une approche aussi sérieuse et synthétique que possible. Le fait de republier en ouverture le minutieux article de Jacques Kergoat, « Sous les pavés… la grève », initialement publié en 1978, témoigne en tout cas de la volonté de mettre en avant la dimension sociale, ouvrière, de Mai 68. En effet, bien plus qu'une affaire de générations, il s'agit là de la plus imposante grève générale de l'histoire de la France contemporaine, elle-même précédée, mais également suivie, par des conflits « durs », et on se reportera pour cela à l'article sur les luttes des salariés, intitulé « luttes ouvrières radicales ». Ceci explique les entrées étoffées sur les principaux syndicats (CGT, CFDT), même si ceux-ci sont loin de recouvrer ou d'épuiser tout le spectre des occupations d'usines d'alors, l'article de la jeune chercheuse Fanny Gallot sur Renault-Cléon soulevant à ce sujet un « coin de voile » prometteur. Dans la même veine, la riche communication de Marnix Dressen sur le phénomène de l'établissement souligne combien cette exigeante volonté de « se faire ouvriers d'usine », qui mobilisa quand même jusqu'à trois milliers de militants, pour beaucoup « prochinois » mais pas exclusivement, répondait à un impératif de centralité ouvrière poussé à l'extrême.

  • 3 L'expression est empruntée au documentaire de Patrick Rotman, 68 , produit par Kuiv Productions, 2 (...)
  • 4 Voir Diego Giachetti, Marco Scavino, La Fiat aux mains des ouvriers. L'automne chaud de 1969 à Tur (...)
  • 5 Voir à ce sujet l'excellent documentaire de David Zeiger, Les déserteurs du Vietnam , 2005, 52 mn, (...)
  • 6 Un film, FTA , réalisé par Francine Parker avec l'aide de Donald Sutherland, sur un scénario écrit (...)

2Autre élément d'importance particulièrement bien saisi, la dimension internationale de la période couverte par ces « années 68 ». On trouve ainsi des développements sur les luttes révolutionnaires dans de nombreux pays (Italie, RFA, Grande Bretagne, Pays Bas, avec les Provos ou pays de l'Europe de l'Est), ainsi que les situations à partir desquelles les forces politiques françaises, et en particulier ceux que l'on nommait « gauchistes », ont pu se positionner (la dictature des colonels en Grèce, la lutte des Palestiniens, un peu succinctement abordée, ou la situation chilienne d'Allende à Pinochet). Surtout, la place éminemment centrale occupée par la guerre du Vietnam dans le cœur et l'esprit des militants de quasiment toutes les familles d'extrême gauche (excepté à l'OCI et à la FER puis à l'AJS) est significativement repérée par le nombre de références (quatre-vingt douze) au Vietnam/Indochine dans l'index géographique, même si, étonnement, il n'y a pas d'entrée « guerre du Vietnam » alors que celle sur la guerre d'Algérie, très fournie elle aussi (soixante-treize occurrences) donne la preuve à la fois d'un passage de témoin entre ces deux combats de la « zone des tempêtes », et de la marque indélébile des luttes de libération sur cette génération. Puisque « l'histoire s'écrivait au napalm »3, on ne s'étonnera pas de la résonance de l'équivalence symbolique « Vietcong = prolétaire », en surplomb de ces années-là, au point de la retrouver jusqu'en Italie : « Le Vietnam est dans vos usines ! » scandaient les cortèges d'ouvriers entre les chaînes, chez Fiat4. Les contributions de Pierre Rousset et d'Ambre Ivol, cette dernière axée plus précisément sur les luttes aux Etats-Unis, dont les combats des Gi's contre la guerre5 sont soutenus, entre autres, par la méconnue troupe de théâtre de Jane Fonda et Donald Sutherland, nommée FTA - « Fuck The Army »6 - , claires et circonstanciées, sont indispensables, d'autant plus que nous manquons cruellement de travaux d'envergure, en français, sur ce (vaste) sujet. Des pistes pour de futurs chercheurs ?

3Les autres notices sont de précieuses synthèses, portant sur des courants politiques (anarchismes, maoïsmes, ou une histoire plus classique sur les courants du PS, du PCF ou du PSU), des organisations plus larges (le CEDETIM), des thèmes de lutte (l'avortement, l'écologie, la question des minorités opprimées, nationales ou sexuelles), des sujets d'analyse (sur les classes sociales, l'économie ou le sport), des milieux particuliers (enseignants, jeunesse scolarisée, justice ou paysans) ou des angles plus culturels (musique, littérature ou théâtre). On peut ainsi, au hasard, tant la richesse du volume est considérable, souligner les éclairages de l'article sur les « comités de soldats », celui consacré à « Nationalités, nationalitaire, régionalisme », celui sur les « DOM TOM » et les questions de leur décolonisation autour des problématiques de l'autonomie et de l'indépendance, tous trois très érudits, ou l'article « Immigrés » qui, bien que mal écrit, éclaire un domaine souvent méconnu. Plus original, l'entrée « Portraits », œuvre de Daniel Grason, se compose de témoignages assez variés de personnes qui se sont toutes engagées à des degrés divers dans les luttes de 68 ; les combats et les conditions de travail en milieu industriel sont particulièrement intéressants. Le seul éclairage régional, sur « Rodez en révolution », surprend davantage car sa présence au détriment d'autres situations provinciales n'est pas justifiée, en dehors peut-être d'une radicalisation assez exemplaire, précieuse à lire, mais qui rend l'absence d'autres situations locales regrettable.

4Enfin, les contributions qui concernent les bouleversements culturels sont d'inégale valeur. Autant celles sur la Bande dessinée ou le polar maltraitent vraiment leur sujet, autant les synthèses sur le cinéma ou le théâtre indiquent bien la « saisie » de ces milieux culturels par l'esprit contestataire et révolutionnaire de 68 sans omettre de remonter en amont: l'affaire Langlois pour le cinéma, ou les pièces de Armand Gatti pour le théâtre. L'extrême diversité des productions militantes, ainsi que les polémiques idéologiques intenses qui parcouraient les différents groupes sont aussi la preuve qu'une « guerre culturelle » occupait bien des esprits, qui ne rechignaient pas, parfois, à déclencher la foudre!

  • 7 Pour une histoire de ce centre expérimental, on devra se reporter à la contribution de François Do (...)

5Rares sont les textes peu clairs (celui sur « l'autogestion » ou celui sur l'Université de « Vincennes-Saint-Denis », qui méritait bien mieux qu'un témoignage assorti de gloses7) ou engagés de manière peut-être un peu trop explicites. C'est par exemple le cas de l'« antifranquisme », où la transition vers la monarchie parlementaire est clairement critiquée, ainsi que de « Trois jours qui faillirent… », dans lequel Pierre Cours-Salies nous offre son opinion à propos d'un Mai qui ne pouvait déboucher sur une crise révolutionnaire réussie, mais qui aurait dû aboutir à un gouvernement de gauche réformiste. Bien sûr, on pourra toujours trouver de petites faiblesses, mais elles portent en général sur des aspects très ponctuels. Il en est ainsi de l'article consacré aux « débats autour de l'école », un peu trop centré sur les discussions théoriques plutôt que sur les positionnements des uns et des autres face au collège unique d'Haby, par exemple. A propos de l'article sur « Che Guevara », sans doute aurait-il pu se prolonger jusqu'à voir l'évolution de la perception du personnage et surtout de son modèle de guérilla tout au long des années 1970, parmi les groupes se réclamant de son combat. Mais surtout, il nous propose une lecture « libertaire » de ce communiste révolutionnaire qui semble plus correspondre à un « affect » largement répandu de nos jours qu'à une mise à distance historique. Enfin, quelques articles contiennent des erreurs factuelles ou des approximations dommageables : par exemple, dans celui sur la « gauche révolutionnaire avant 68 », à propos du PCI majoritaire dans la première moitié des années 1950, il s'agit de Pierre au lieu de Marcel Bleibtreu ; de même, tout ce qui touche à l'Internationale situationniste, à Guy Debord et aux analyses sur la société spectaculaire marchande est soit connu superficiellement soit l'objet de commentaires plutôt que d'approches croisées.

6Au terme de cette (trop) courte recension, quelle impression retirons-nous de cette somme ? Prémunissons-nous d'abord contre les critiques faciles et rapides. Etait-il possible de mieux faire ? De mieux cerner certains enjeux, en particulier ceux afférents à la sphère si active, à cette époque, des intellectuels ? De combler certains manques, souvent inévitables dans ce genre d'entreprise (un article sur le « free jazz » mais rien sur le rock progressif ou des groupes comme Komintern ) ? D'avoir laissé passer trop de fautes formelles, rançon sans doute d'une relecture insuffisante ? Certainement. Néanmoins, ce qui s'annonçait comme une « encyclopédie de la contestation » nous paraît correspondre, peu ou prou, à cette intention. Est-ce à dire qu'il s'agit là d'un ouvrage totalement exhaustif ? Bien sûr que non, et nous en avons pointé les quelques faiblesses. Mais sur ces dix années aux « frontières de la rupture », où l'on assista à un véritable « assaut du ciel » de la part de pans entiers de la société, cet ouvrage ne démérite pas quant à son intention d'en dresser le panorama et d'en restituer l'atmosphère.

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Notes

1 Par contre, contrairement à ce qui est indiqué, Marnix Dressen n'en est pas membre.

2 Ces deux ouvrages sont chroniqués sur notre site www.dissidences.net

3 L'expression est empruntée au documentaire de Patrick Rotman, 68 , produit par Kuiv Productions, 2008, 1h.35 mn, commentaire récité par V.Lindon, diffusé sur FR2 le 8 avril 2008, 20h.50; DVD.

4 Voir Diego Giachetti, Marco Scavino, La Fiat aux mains des ouvriers. L'automne chaud de 1969 à Turin , Paris, Les nuits rouges, 2005, chroniqué sur notre site www.dissidences.net

5 Voir à ce sujet l'excellent documentaire de David Zeiger, Les déserteurs du Vietnam , 2005, 52 mn, rediffusé sur Arte les 27 février et 1er mars 2008. Il est cité dans la bibliographie de l'article de Ambre Ivol.

6 Un film, FTA , réalisé par Francine Parker avec l'aide de Donald Sutherland, sur un scénario écrit par lui et Jane Fonda, raconte l'histoire de cette troupe antimilitariste. Le film sort aux États-Unis en juillet 1972. Remarquons au passage que durant ces années 1970, D.Sutherland semble fortement impliqué dans des activités pacifistes et progressistes puisqu'il jouera également dans le film de l'ancien « blacklisté » Dalton Trumbo, Johnny got his gun , en 1971 et incarnera aussi en 1991 le rôle du « docteur rouge » de nationalité canadienne N.Bethune dans le film de Philip Borsos Docteur Norman Bethune . Quant à Jane Fonda, quelques recherches sur Internet nous renseignent très rapidement sur la pérennité de la haine que vouent encore certains Américains à celle qui, surnommée pour cela « Hanoï Jane », alla dénoncer au Nord-Vietnam en 1972 la guerre menée par son pays.

7 Pour une histoire de ce centre expérimental, on devra se reporter à la contribution de François Dosse, « Vincennes (1969-1974) : entre science et utopies », in P.Artières, M.Zancarini-Fournel (dir.), 68. Une histoire collective (1962-1981) , p. 505-513, ainsi qu'à l'article de Charles Soulié, « Le destin d'une institution d'avant-garde : histoire du département de philosophie de Paris VIII », Histoire de l'éducation , n° 77, janvier 1998, consultable sur http://www.ipt.univ-paris8.fr/hist/

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References

Electronic reference

Christian Beuvain and Jean-Guillaume Lanuque, « Antoine Artous, Didier Epsztajn et Patrick Silberstein (dir.), La France des années 1968, Paris, Syllepse, 2008, 904 p. », Dissidences [Online], Mai 68 : les comptes rendus, Online since 26 August 2012, connection on 21 August 2019. URL : http://preo.u-bourgogne.fr/dissidences/index.php?id=552

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