« C’est une pie, enculé ! ». Expressions virales de l’hystérisation sur les réseaux sociaux

  • “C’est une pie, enculé !”. Viral expressions of hysteria on social networks

DOI : 10.58335/sel.197

Abstracts

« C’est une pie enculé / putain de citadin de ses morts ». C’est ainsi qu’un certain Kevin est devenu célèbre malgré lui, à la suite de deux commentaires successifs sous la publication d'un groupe tout à fait banal d'entraide entre particuliers sur Facebook. Cette expressivité immédiate questionne la dimension linguistique de la liberté d'expression, dans un espace qui permet d’alimenter la maladie récemment nommée hystérisation : de l’enthousiasme aux insultes, de nombreux faits de langues nourrissent ces formes de subjectivité, à l’intérieur de l’écosystème énonciatif du discours numérique.

This is how one Kevin became famous in spite of himself, following two successive comments under the publication of a completely banal group of peer-to-peer support on Facebook. This immediate expressiveness questions the linguistic dimension of freedom of expression, in a digital space that gives rise to the disease recently called hysterization: from enthusiastic expressiveness to insults, many language facts nourish new forms of subjectivity, inside of the enunciative ecosystem of digital discourse.

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Text

Introduction

Les réseaux sociaux1 ont pris une telle ampleur que, selon les statistiques2, près de 75 % des individus de plus de 13 ans les utilisent. Depuis 2009, ils ont conquis une place centrale au sein des différents usages du Web, si bien que plus de 93 % des internautes réguliers se connectent à ces médias, en moyenne deux heures par jour, principalement pour rester en contact avec des proches, se divertir et s’informer sur l’actualité. Au travers des plates-formes numériques les plus anciennes et populaires (Facebook, Twitter, Instagram ou encore Youtube), Internet est devenu un espace si familier et si aisément navigable que liker3 ou commenter les différents contenus s’avère machinal et souvent encouragé, un geste relativement analogue à la sollicitation envahissante d’évaluer en quelques clics consommables et services.

Empilement chronologique de réactions instantanées, l’espace de commentaires des RS est le sanctuaire de l’immédiateté la plus sensible, d’où la pertinence de la notion d’hystérisation, que nous examinerons à travers le prisme des Sciences du langage, particulièrement lorsque ce concept y prend la forme d’insultes au sens large. Certes, les réactions en commentaires peuvent être encourageantes et positives, tels les applaudissements après un spectacle. Cependant, l’esprit de contradiction y régnant en maître, il est rare qu’une publication – concernant un sujet de société quelconque – ne subisse pas les assauts de commentateurs justiciers, a minima contrariés par le discours premier ou d’autres commentaires.

Nous en observerons ici quelques échantillons, glanés parmi les milliers de commentaires se déroulant quotidiennement sous les sujets particulièrement favorables à l’hystérisation, à la lumière de trois axes qui s’entrecroisent inévitablement : tout d’abord, l’expression de cette violence verbale polyphonique et hybride d’un point de vue définitoire et sociologique, ensuite, la scène énonciative spécifique à cet objet discursif intimement lié au développement du Web, et corollairement l’ethos discursif construit par ces commentaires injurieux. Nous focaliserons enfin notre propos sur leurs nouveaux aspects morphosyntaxiques, ainsi que leurs incidences sémantico-pragmatiques.

Des souris et des hommes… sur la Toile pour régner

Boyd & Ellison définissent les RS comme « des services Web qui permettent aux individus de construire un profil public ou semi-public dans le cadre d’un système délimité, et d’articuler une liste d’autres utilisateurs avec lesquels ils partagent des relations4 ». Favorisant « une forme intime de présentation de soi libérée des contraintes de la coprésence5 », se construit une nébuleuse de proches qui se relient à des inconnus ayant des intérêts communs, dans une logique à la fois narcissique et opportuniste, parfois nommée « homophilie6 ». L’effet pervers de ce type de constellations, c’est que l’individu se retrouve, plus ou moins sciemment, dans un système idéologique proche du sien et que, dans les espaces de commentaires de leurs propres publications, dans ceux de groupes plus ou moins sélectifs, chacun se conforte dans ses idées et parfois se radicalise au sein de sa communauté. La conséquence est de se retrouver confronté ensuite, et notamment dans le thread de commentaires des publications liées à l’actualité, à des personnes totalement inconnues qui ont une idéologie divergente. S’ensuit une joute verbale rapidement tendue et identifiable : en effet, ces échanges ne se construisent pas sous forme de débats argumentatifs tel qu’il pourrait se jouer IRL – permettant aussi d’adapter ses propos en fonction de son interlocuteur ou de changer de sujet quand il dégénère – mais constituent des micro-agressions de l’autre, des insultes, voire des menaces.

Éthique et esthétique du commentaire : espace cumulable de libre expression qui favorise l’expressivité

L’évolution et l’accessibilité d’Internet ont permis de créer des espaces d’expression et de rapport à l’information plus horizontaux qui, certes, émancipent et autonomisent les citoyens, mais la consommation, voire la surconsommation de contenus sollicite d’autant plus les affects et l’immédiat. M.-A. Paveau définit les commentaires en ligne comme un « technodiscours second produit dans un espace dédié scripturalement et énonciativement contraint au sein d’un écosystème numérique connecté7 ». Contraint, certes, mais contrairement au tweet, qui dispose d’une limite de caractères, l’espace d’écriture du commentaire en ligne semble infini et d’une composition scripturale assez libre. Cependant, il est généralement limité à quelques phrases par les usages, notamment s’il veut a minima être lu, liké par les internautes – manifestation phatique de sa conversationnalité – ou lui-même commenté. En effet, le commentaire sur les RS obéit à quelques règles tacites8 qui n’imitent pas la conversationnalité IRL : absence de formules de politesse, de signature explicite parce qu’inutile, etc9. Ainsi, les espaces d’écriture susceptibles de se déployer sous tous les contenus favorisent la liberté d’expression, ou plutôt la liberté d’expressivité.

La fameuse formule théorique de G. Guillaume, « expression grammaticale + expressivité = 1 »10 est à ce titre fort intéressante, car si l’expression des idées s’obtient au détriment des sentiments informulés, l’inverse est aussi vrai. Ainsi, si l'interjection indique, dans le langage, la limite où l'expressivité, devenue « l’entier linguistique », a consumé l'expression grammaticale jusqu’à l’élimination de la personne, qu’en est-il des insultes dans les commentaires sur les RS ? Ce n’est pas toujours le cas, nous le verrons, mais notre exemple-titre, dont nous reproduisons la capture d’écran ci-dessous, en fournit un échantillon représentatif. En effet, en (1) c’est une pie enculé/putain de citadin de ses morts, les insultes adressées au postant n’apportent strictement rien à l’information, la seconde constituant à elle seule l’intégralité du commentaire. Ajouté directement à la suite du précédent, sans retour en arrière sur ce dernier alors que la technique le permet, il réalise tout son potentiel expressif. Ici, l’insulte, socialement connotée, ne poursuit clairement que le but de défouloir, et trouve ainsi la connivence des autres membres du groupe.

Illustration 1 : capture d’écran à l’origine du groupe « C’est une pie, enculé » sur Facebook, page de couverture, mars 2020

Illustration 1 : capture d’écran à l’origine du groupe « C’est une pie, enculé » sur Facebook, page de couverture, mars 2020

Source : Facebook.

Nous le voyons dans cet exemple, contrairement à ce qui se passerait IRL dans une même configuration de demande de renseignement, l’insulte entraine des réactions très positives, permises par les boutons réagir de Facebook : elle est ici applaudie, provoque le rire, et, dans ce cas précis, sa propre circulation, qui échappera à l’auteur des commentaires. Ainsi, en donnant la parole à tous, ils permettent une liberté d’expression au sens le plus large, incarnant une expressivité absolue, quitte à flirter avec les limites de la politesse linguistique, et surtout d’un cadre juridique relégué à un plan plutôt accessoire.

Comme nous pouvons le voir, le fonctionnement en réseau ne calque pas les conversations hors-ligne. C’est la raison pour laquelle M.-A. Paveau analyse les discours socio-numériques en insistant sur une méthodologie qu’elle nomme « écologique11 ». Elle explicite la nécessité de penser le contexte, non comme un décor, mais comme un « écosystème » où s’élabore le discours à collecter, en tenant compte de son environnement, afin notamment de considérer l’aspect mouvant, à la fois du dispositif et de ses propres règles communicationnelles, profondément vivantes. Fondées sur une modalité relationnelle, les lectures et écritures en ligne possèdent leurs propres critères d’acceptabilité et s’accommodent de nouvelles normativités12, se trouvant influencées par les autres membres du réseau, soit dans le sens de la connivence, soit celui du rejet.

Insultes en réseaux et phénomènes d’hystérisation : une contagion réciproque

Les commentaires en ligne, « l’une des formes de technodiscours les plus fréquentes sur le web13 », ont évolué vers l’agressivité, au point d’apparaître comme des « espace[s] de violence verbale aux conséquences négatives sur la diffusion et la réception de l’information14 ». Symptômes de la maladie nommée hystérisation, insultes et injures y deviennent virales et contagieuses, mises en abyme dans le cluster formé par les réseaux.

En droit, une injure est punie par la loi15 : il s’agit d’une expression de la pensée, orale ou écrite, adressée délibérément à une personne en cherchant à l’atteindre dans son estime de soi, son honneur ou sa dignité. Une insulte est cependant considérée comme une injure moins grave, puisque, selon B. Fracchiolla, elle désigne davantage l’action que le résultat16. En linguistique, insultes et injures sont souvent assimilées et définies comme des actes de langage visant à blesser un destinataire, plutôt que comme des énoncés porteurs de sens vériconditionnel. Ce n’est pas a priori contradictoire, mais cette valeur de vérité est au cœur des critères retenus dans le droit pénal, l’insulte portant linguistiquement un degré plus important de figement17, tandis que l’injure se révèle plus malléable et prend des biais plus subtils ou détournés, puisqu’elle se focalise sur son effet18. Les nombreux travaux de D. Lagorgette ont approfondi la question depuis 1998, notamment d’un point de vue pragmatique et argumentatif, en soulevant la question suivante : sur quels critères fonder l’évaluation juridique de la mise en scène de propos blessants et leur caractère diffamatoire – ou ce qu’elle nomme « l’humour vexatoire19 » – si la condition de vérité en est exclue ? Elle n’est pas suffisante, certes, et l’ensemble des chercheurs précités rappellent que l’insulte réactive le concept d’acte performatif d’Austin20, en soulevant la force illocutoire voulue par celui qui l’énonce. En effet, prononcer un mot considéré comme une insulte n’accomplit pas forcément l’acte d’insulter, tout comme l’acte peut être réalisé par des termes n’appartenant pas à la liste close des insultes conventionnelles d’une langue21, nous le verrons dans nos occurrences. Dans quelle mesure, alors, considérer l’insulte en commentaire comme un marqueur d’hystérisation ?

Extension presque conforme à l’étymologie latine insultus, « action d’assaillir, assaut, attaque », ou du verbe insultare, « sauter sur », le vocabulaire usité au XXIe siècle sur les RS reste ancré dans le champ lexical de la violence et intègre ce phénomène d’hystérisation, de manière individuelle ou collective. Le Robert en ligne distingue deux définitions concernant l’hystérie : l’une, en psychologie, pour nommer une « névrose caractérisée par une tendance aux manifestations émotives spectaculaires », et l’autre, dans le domaine courant, pour désigner plus globalement une « excitation intense, incontrôlée ». Le TLFi ajoute à ce champ sémantique les traits de « violence », d’« exagération » et de « théâtralisme », sans exhumer explicitement les connotations religieuse, sexuelle et sexiste reliées au terme par son étymologie et son histoire en psychanalyse. Pourtant, en français, l’hystérie est fréquemment utilisée comme injure à l’encontre les femmes, notamment lorsqu'elles tentent de peser dans un débat. L. Rosier liste « hystérie » parmi les « insultes diagnostiques » généralement genrées au féminin22, dont l'usage perdure dans les espaces d’expression numériques. Plus récent, le déverbal hystérisation, construit pour nommer l’action d’hystériser, n’apparaît pas dans tous les dictionnaires, mais le Larousse en ligne le définit en ces termes : « Fait de se laisser emporter de manière totalement excessive, voire obsessionnelle, à propos d'un thème d'actualité, d'une personnalité politique, etc. », et conclut son entrée avec cet exemple probant : « On constate une hystérisation des médias sur certains thèmes sociétaux. ». Les exemples qui attestent de l’usage du mot proviennent de sources journalistiques et datent environ des années 2010, début de l’engouement généralisé pour les RS.

De la liberté d’expression à la mise en scène de l’expressivité : la lexicalisation de la violence verbale

L’hystérisation, à propos de débats d’actualité socialement clivants, est particulièrement visible dans les threads de commentaires de pages publiées Facebook, Instagram et Youtube, les RS que nous avons choisis pour cette étude parce qu’ils sont les plus anciens, et que leurs usagers, multigénérationnels, sont suffisamment adultes. Leur configuration populaire y ouvre une liberté d’expression, ou « libération de la parole23 », qui permet à tout un chacun d’affirmer, ou réaffirmer, son système de valeurs. Ainsi, les sujets particulièrement hystérisants concernent les posts féministes, les revendications LGBTQIA+, la transidentité, notamment dans le sport professionnel ou les concours de beauté, les enseignants, l’éducation des enfants, les aides sociales, le Covid, le gouvernement et les vaccins, la chasse, l’écologie, le véganisme, les religions, certaines personnalités clivantes… et plus généralement tout ce qui provoque des conflits intergénérationnels et/ou interculturels. C’est autour de ces sujets-là que nous sommes allés consulter les commentaires, à dérouler sous les articles, émissions, interviews ou vidéos des pages publiques de médias nationaux tels que France culture, France Inter, France Info, RTL, Le Figaro, ou BFMTV, et des médias exclusivement en ligne et diffusés sur les RS tels que Brut ou Konbini24. Ont également été consultés des commentaires épinglés par des artistes désireuses de dénoncer certains agissements, des activistes anonymes œuvrant sur des comptes dédiés, ou des usagers des neurchis, créant ainsi une circulation de ces contenus25.

Aussi, les mots utilisés sur ces espaces participent de ce phénomène. Par exemple, les mots comme raid, trolling ou cyberharcèlement ou shitstorm dénotent et connotent une action visant à violenter la ou les personne(s)-cible(s), à l’aide de « projectiles verbaux26 ». Ces termes ne sont pas encore entrés dans les dictionnaires usuels avec ces définitions mais sont familiers des utilisateurs des RS, notamment lorsqu’un nombre assez conséquent d’individus sont confrontés à une publication idéologiquement contraire à celle qu’ils défendent. M.-A. Paveau a élaboré des définitions documentées de ces comportements liés à ces nouveaux énonciateurs nés du Web, par exemple, le troll, issu de la créature mythologique malveillante et/ou du verbe to troll, désignant un leurre : « le sens du trolling est de poster des messages pour tromper les participants à une conversation de manière à la miner ou la détruire27 ». Il permet encore de « justifier les débordements de violence verbale28 » en s’autoqualifiant ainsi lorsque les velléités d’humour n’ont pas obtenu l’effet escompté.

C’est ainsi que, par exemple, certains artistes, journalistes ou activistes, subissent un shitstorm ou du cyberharcèlement, lorsque des hordes de commentateurs viennent inonder le thread dès lors que le contenu déplaît à leur système de valeurs. Ces assauts, menés collectivement par des internautes qui ne se connaissent pas mais se regroupent en communauté virtuelle, remplissent une fonction sociale, à savoir, « stigmatiser ce que mon groupe rejette comme socialement ou moralement non acceptable29 ». Cette insulte semi-publique est donc révélatrice d’un système de valeurs auquel le commentateur adhère, et qui est donc fondamentalement opposé, sans aucune nuance, au créateur du contenu publié sur le net. Ici, les raids visent à « l’éviction du faible, indigne d’appartenir au groupe et de le dominer30 ». Ainsi, dans cette scénographie, la liberté d’expression est sans cesse en balance dans un rapport de force où forts/faibles, minorité/majorité, dominants/victimes échangent sans cesse leurs attributs31. En effet, on assiste à un déplacement de la liberté d’expression dans les commentaires sur les RS : « des pratiques contemporaines de la liberté d’expression tranchent avec sa vocation initiale. Alors qu’il s’agissait d’aller contre les puissants, revendiquer cette liberté participe désormais de réaffirmer la supériorité de quelques-uns. […] L’exercice de la liberté de la parole s’apparente alors davantage à un acte d’autorité qu’à une critique des pouvoirs en place32 ».

Les créateurs de contenus, célèbres ou non, qui souhaitent notamment alerter le grand public sur certains comportements civilisationnels jugés oppressifs, modifier des habitudes sociales ou affirmer leurs idées politiques exercent leur liberté d’expression sur Internet, appliquant le « critère de révisibilité33 » : ils osent se mettre sur le devant de la scène, Internet leur construisant une tribune qui leur confère un pouvoir. En contrepartie, ils s’exposent aux risques de l’évaluation, positive ou négative, d’un public indéterminé à l’avance, audience conquise ou hostile, communément nommés haters. Toujours désignés au pluriel, cette dénomination en dit long sur les intentions et le comportement d’énonciateurs hystérisés par les possibilités d’Internet, et cette forme d’institutionnalisation résignée que diffusent ces étiquettes : lorsqu’un internaute n’apprécie pas un contenu, plutôt que de scroller, il dénigre, provoque volontairement le combat en comptant sur ses pairs, actifs ou passifs, parfois sous la forme de nouvelles caricatures, ce qui est juridiquement difficilement attaquable. En effet, la transgression et la provocation formant le cœur de la liberté d’expression, tant qu’elles atteignent des « préférences » et non des « appartenances » inaliénables34, entraînent parfois, en toute impunité, des violences verbales, et, par opposition, l’entre-soi dans des safespace, parfois salutaires et parfois eux-mêmes hostiles à toute forme de nuance. C’est une domination par le nombre (nombre de likes, de commentaires ou de partage de contenus), un rapport de force exercé par un groupe réuni par le concept de réseau, une prise de pouvoir par 1 + 1 + 1 etc. individualités isolées derrière un écran, mais réunies par des modes de pensée similaires, délibérément ou suggérées par les algorithmes : il s’agit d’une nouvelle manière de remporter des suffrages et d’imposer une vision du monde souvent manichéenne et exclusive de toute pensée divergente.

T’as dead ça, chacal ! Postures énonciatives numériques et ethos du commentaire sur les RS

Nous l’avons vu, l’espace des commentaires sur les RS tend à fonctionner comme un microcosme, qui mime certains éléments de la réalité tout en exacerbant l’expression des émotions. Il s’auto-construit en tant que groupe, avec son propre système de valeurs, un système énonciatif différent, et des ambitions plus radicales que lors d’interactions IRL. Ainsi, si le sujet parlant énonce des insultes, notamment pour marquer des transgressions de frontières, de sphères – publique vs privée –, de rapports personnels vs rapports fonctionnels, quand ils le font de manière violente, sarcastique ou injurieuse, que font-ils vraiment ? Lagorgette parle « d’appel à l’écoute35 » et de recherche de reconnaissance. Observons donc comment opère la subjectivité, quel ethos discursif se construit et grâce à quels faits de langue, au travers de cet outil social d’appartenance à un groupe, mais aussi de (re)prise de pouvoir par la force verbale, qu’est l’insulte, dans ces commentaires.

L’énonciateur numérique : l’individu et le réseau

L’« énonciateur numérique36 » désigne des figures de locuteurs des discours numériques dits « natifs », c’est-à-dire qu’ils n’ont pas de réels équivalent hors-ligne. Ils sont ainsi nommés d’après leurs « comportements langagiers en ligne37 », et tirent profit des potentialités discursives de l’outil informatique, verbales ou non verbales.

Les personnes qui utilisent les RS ont généralement deux choix : s’identifier au plus près de leur identité réelle ou s’inventer une autre identité, l’un n’empêchant pas l’autre dans un continuum de mise en scène de soi occultante et valorisante. De l’espace privé à l’espace public, passer quotidiennement de la sphère intime à l’ethos social ou professionnel n’est cependant pas l’apanage du monde numérique. Dans un article traitant ce phénomène en sociologie, D. Cardon expose deux processus d’individualisation spécifiques à cette manière d’être sur les réseaux virtuels : « un processus de subjectivation, qui conduit les personnes à extérioriser leur identité (…) et un processus de simulation, qui les conduit à endosser une diversité de rôles exprimant des facettes multiples, et plus ou moins réalistes, de leur personnalité38 ». Cela étant, l’exposition de soi sélectionne et met en scène certains signes identitaires : avatars ou pseudonymes, statut civil, système de valeurs, préférences culturelles ou politiques, que nous retrouvons dans les commentaires, de manière assumée ou non. En effet, F. Péréa ajoute qu’Internet favorise l’excès, en permettant de créer des « formes exacerbées d’intensification du rapport à soi39 ». Exhibition, opportunisme d’échanges complaisants et rapport aliéné à soi-même au travers d’une identité numérique choisie, ces pratiques sociales parallèles réinterrogent à la fois l’exercice et l’amplitude du « territoire du moi40 ».

M.-A. Paveau emprunte également à la sociologie le concept « d’extimité41 », définie comme une recherche de validation sociale de soi par son exposition et le dévoilement de fragments choisis de son identité. Elle souligne également que l’utilisation de pseudonymes42 ne construit pas pour autant des identifiants fictifs : les énonciateurs numériques sont de vraies personnes, de vrais locuteurs. Malgré un quelconque masque identitaire, la personne ne disparaît pas totalement, notamment parce que son nom fonctionne comme un lien hypertexte, élément cliquable nommé « technomot » par M.-A. Paveau. Ainsi, manifester son mécontentement sur les RS, c’est s’exposer et s’instituer soi-même en tant que cible potentielle.

Quels sujets parlants pour quelles subjectivités proférant des insultes sur les RS ?

D’un point de vue énonciatif, l’interaction verbale construite par l’insulte est triangulaire et nécessite fondamentalement la présence et participation de deux personnes et d’un objet : « l’injurieur, l’injure et l’injurié43 ». En effet, dès lors qu’une dimension injurieuse émerge entre celui qui insulte et celui qui est insulté (de manière contraignante, entre je et tu44), l’insulte fait certes naître une série d’« axiologiques45 », mais l'agresseur n'a pas les moyens de contrôler la réception de son propos, qui peut échouer. D’autre part, la configuration propre aux RS en multiplie les protagonistes et alimente la notion d’hystérisation permise par l’espace numérique et la « technoconversationnalité46 » qu’elle induit, comme nous pouvons le voir dans le screen ci-dessous, semi-anonymisé par nos soins :

Illustration 2 : Capture d’écran d’un extrait parmi des milliers de commentaires : interview d’E.Z.

Illustration 2 : Capture d’écran d’un extrait parmi des milliers de commentaires : interview d’E.Z.

Source : page Facebook d’RTL, fév. 2022.

D. Maingueneau interroge l’ethos discursif tel qu’il se manifeste sur Internet, non sans insister sur le côté hybride de cette notion complexe. Il distingue, dans l’ethos, trois dimensions, mais seule la « dimension idéologique47 » sera pertinente ici, car contrairement à l’ethos discursif observable IRL, le « statut extradiscursif » et la « dimension expérientielle48 » des individus n’entrent pas forcément en ligne de compte dans les énoncés présents sur les RS. Il s’agit d’une observation, certes contre-intuitive, mais régulièrement visible lors de joutes verbales, l’affect prenant le plus souvent le pas sur la réflexion et le statut socio-professionnel du commentateur. En revanche, il est intéressant d’observer, dans le cas des insultes, une saillance de l’ethos personnel, malgré l’effacement énonciatif par le gommage, notamment, des embrayeurs de première personne, un peu sur le modèle de l’exemple-titre (1) c’est une pie, enculé/putain de citadin de ses morts.

Observons, par exemple, ces énoncés qui suivent, immédiatement ou presque, la publication d’un contenu premier – ici sous les pages de médias publics – et l’augmentent par un discours second49. Ces commentaires, ancrés, et qui le restent à la lecture, comme nous pouvons le voir sur les screens reproduits ici à l’aide des indications grisâtres hier en I.1 et 35 sem (dans le sens de il y a 35 semaines) en I.2, s’adressent aux personnalités dont il est question dans le contenu d’un article, d’un tweet ou d’une vidéo. Il s’agit, dans les exemples suivants, de « l’insulte-interpellation », « à la fois interlocutive et délocutive50 », avec pour audience un « public invisible51 ». Les insultes sont lancées à la cantonade, sans sujet énonciatif explicite. Ainsi s’égrènent les commentaires comme en (2) ou (3), où les locuteurs L152 ne s’inscrivent pas linguistiquement dans leur discours, ne se parlent pas forcément entre eux, même s’ils surenchérissent, montrant une influence des uns sur les autres, sans pour autant créer une conversationnalité forte53. L’allocutaire-cible L2, s’il s’agit d’une célébrité, est susceptible de recevoir l’insulte mais il est rare qu’il y réponde. Le statut de personnalité politique les rend plus enclines à surveiller la moindre prise de parole publique, surtout à l’écrit, car, malgré la possibilité d’effacer et/ou de modifier ces énoncés, les captures d’écrans des usagers en permettent une circulation incontrôlable. C’est ce que M.-A. Paveau nomme « l’investigabilité du discours54 », qui rend la présence numérique des locuteurs visible et traçable. En revanche, contrairement à ce qui se passe IRL, un lecteur/témoin L3 se charge de répondre à sa place55.

  • (2) Sous une interview d’É. Zemmour sur la page Facebook RTL le 28/02/22, émission « Le petit-déjeuner présidentiel », dans laquelle il s’exprime à propos de la guerre en Ukraine56
    • L1a : Un autre Poutine en téléchargement en France…
    • L1b : Monsieur Burns57
    • L1c : Golum est invité 😂😂😂😂👍👍👍👍👍👍
    • L3a tag L1c : Zizi fait son show. Envoyez-lui tous 1centime.
    • L3b : Gargamel ou gargazem
    • L3c : tag L3c cet homme est cent mille fois mieux que vous tous réunies
    • L1d : Fameuse empathie le petit Adolph..
    • L1e : Sous-Pétain réformé pour pieds plats
    • L1f : Un dictateur à venir
    • L3 : tag L1f Ignare !
  • (3) Sous le partage d’un tweet climatosceptique d’Isabelle Balkany en août 2022.
    • L1a : Criminelle, en prison ! Va crever !
    • L1b : Putain, mais elle l’ouvre encore, cette morue ?
    • L1c : Pour une cancéreuse du poumon, elle manque pas de souffle
    • L1d : La canicule devrait pourtant régler le problème…
    • L3 : tag L1d Faut pas trop lui en vouloir, malgré toutes ses TS, même la faucheuse ne veut pas d’elle.

Un individu qui se retrouve face à un discours étranger à son système de valeurs s’indigne et tente de le rétablir58, mais sur Internet, le spectacle prend souvent le pas sur le bon sens, que l’identité sociale et le face-à-face réguleraient. Par conséquent, à la recherche du bon mot ou de la meilleure petite phrase59, le commentateur se met en scène de la même manière qu’un humoriste, qui « vise à faire rire un groupe de pairs porteur d’attentes allant dans le même sens idéologique60 » et la question de la valeur pragmatique des énoncés prend une dimension particulière. En effet, il n’use pas des mêmes outils et ne bénéficie pas de l’aura ou légitimité d’une célébrité, que ces outils démocratisés semblent pourtant lui offrir, ce qui explique l’expression forte de sa subjectivité et du sentiment d’impunité. Ainsi, et ceci reste paradoxal, il ne se préoccupe pas de convenances sociales, tout en espérant une réaction du public de circonstance.

En d’autres termes, même s’il n’y a pas toujours d’inscription du sujet énonciatif dans son discours, cela ne veut pas dire qu’il n’y a pas d’ethos saillant. En effet, on vise à formuler le meilleur commentaire pour valoriser son identité numérique, malgré la surenchère dans la violence des propos, parfois. En revanche, dans certains cas, dans lesquels on imagine que l’énonciateur L1 s’est senti personnellement attaqué par le contenu qu’il commente (4), il s’affirme dans son énoncé à la première personne, et comme en (5), attaque L2 – qui ne répondra pas – indépendamment de l’ethos négatif et incohérent qu’il est susceptible de construire en public si les propos étaient tenus IRL :

  • (4)Sous une vidéo de Brut sur l’émission Drag Race France, en août 2022.
    • L1 : Je démissionne de cette époque perverse. J ai le droit d être écœuré. C est vraiment dégoûtant !!! Je juge pas mais je déteste !!!!
  • (5) Sous une vidéo de deux humoristes et youtubeuses françaises, Camille et Justine, qui commentent The 22 Convention aux USA, et plus généralement le mouvement masculiniste, en mars 2020 : elles n’y répondent pas en commentaire, mais l’affichent et y répondent dans une autre vidéo dédiée aux haters.
    • L1 : Bande de connasses, je suis père et j ais élever ma fille tout seul car ça pute de mère aimé trop le pognon et la fête et sais copines putes de célibataires qui lui disait qu elle gaché ça vie et vous êtes la a déglingué lai homme bande de pute !!!!!!! Vous aimez les bad boys et vous pleurer quand vous prenez une tarte dans la gueule 😂 😂 😂

D’autres exemples sont légion, notamment lorsqu’un commentateur ne supporte pas qu’un autre lui fasse remarquer une incohérence dans ses propos, ou une erreur, surtout si cette personne n’est pas perçue par lui comme légitimement apte à lui formuler une remarque. L’internaute commente un contenu publiquement, revendiquant sa liberté d’expression, mais ne cherche parfois que l’approbation de son discours, par une non-réponse ou des likes silencieux, c’est la « technoconversationnalité » que nous qualifierons de minimale, pour reprendre l’échelle de M.-A. Paveau. Ainsi, malgré le fait d’exposer ses propos en public, aucune contradiction ne semble tolérée, notamment sur la forme, ce qui est très caractéristique des RS, où la critique de la critique est très mal vécue, comme en (6) :

  • (6) Sur une page évoquant les écoliers d’autrefois et leur niveau d’excellence, après le commentaire d’un homme qui critique le niveau actuel des jeunes, une femme lui fait remarquer ses propres fautes d’orthographe (screen diffusé sur Neurchi de boomer, mai 2022).
    • L1 : tag L2 Je m en tape de l orthographe c est pas ce qui est mis sur ce post donc tire toi si sa te plait pas et va te faire des amis chez Bernard Pivot 😡 😡 😡 😡 vous nous cassez les burnes à faire les maitresses d ecoles 🖕👎 va voir ailleurs si la tebi du pinla est coren dans ton LUC
    • L2 : tag L1 Taré
    • L1 : tag L2 Pisseuse va apprendre la vie tête de cul sa a 21 ans et sa sait tout (commentaire modifié ensuite comme suit)
    • L1 : tag L2 Pisseuse va apprendre la vie tête de cul sa a 21 ans et sa sait tout 😂 😂 va donc finir ton acnés et change tes culottes de pisseuse et surtout passe ton chemin et torche toi bien avec le Becherelle et va apprendre le respect au ancien🤤 allez zou à la trappe la sent l urine chier de ses merdeuses qui savent tout et prennent les autres pour des cons 😏

Ici, la liberté d’expression ou d’expressivité par le biais de l’insulte est utilisée dans le sens du rétablissement d’une autorité qui serait implicitement due, en dénigrant le sexe féminin (« pisseuse »), l’âge supposé de l’interlocutrice, un crime de lèse-maturité dans la suite du commentaire, qui aura été modifié pour envoyer d’autres projectiles verbaux jusqu’à saturation, i.e. dimension de commentaire suffisamment acceptable pour être lu. D’autre part, outre l’inscription assumée dans une subjectivité identitaire et un ethos saillant mais socialement négatif IRL, on remarque que les insultes en commentaires sur les RS créent un espace qui permet une remise en question pragmatique de certains codes, ici l’orthographe, qui n’est pas à maîtriser pour s’y exprimer – du moins au sens normatif – et de la hiérarchie sociale, à contredire ou réaffirmer. Ainsi, la subjectivité excessive, nerveuse et immédiate est préexistante et omniprésente, la raison d’être du commentaire agissant sur le mode de l’instantané et de l’éphémère61. Même quand la langue écrite n’est pas maîtrisée, ils ne manifestent pas d’insécurité linguistique sur les RS comme IRL, et ceux qui raillent, se moquent ou soulignent leur manque de maîtrise de la langue se font traiter à leur tour de Grammar Nazis62, terme péjoratif et injurieux récupéré ensuite comme étiquette fièrement revendiquée (§3). Alors, malgré le dilemme entre la construction lente d’une mise en valeur de soi par la construction d’un profil numérique, et l’attaque impulsive de l’autre en quelques mots, dans quels buts prendre le risque d’afficher un ethos saillant mais négatif au travers de son identité affichée, même déguisée par le numérique ?

Quelles cibles et quels buts ?

Les utilisateurs s’adressent, non pas à cet agrégat d’anonymes unifiés en une fiction abstraite et surplombante qui figure le public dans les architectures normatives de l’espace public, mais à un groupe plus ou moins circonscrit de proches identifiables. Certes, ils parlent en public. Mais, à leurs yeux, ce public est une zone d’interconnaissance, un lieu plus ou moins clos, un territoire qui conservera les propos dans son périmètre avant de les laisser s’évaporer63.

Insulte directe ou indirecte, les objectifs poursuivis peuvent être de plusieurs ordres : blesser volontairement une personnalité ou un individu jugés opposants idéologiquement ; chercher à se valoriser auprès des autres commentateurs au travers d’une virtuosité langagière reconnue par ses pairs ; profiter de leur fonction cathartique ; se défendre lorsqu’on est soi-même attaqué ; créer des polémiques stériles pour étouffer une publication dérangeante. En effet, troller, pousser les usagers aux signalements peut conduire à la suppression de la publication, de la page ou du groupe, à partir d’une décision de la plate-forme – aux règles de censure parfois surprenantes – ou donne les moyens de canceller une personnalité, en établissant un rapport de force transgressif au sein d’un microcosme paradoxalement illimité.

On ne peut ignorer comment s’illustre et se détourne le concept de politesse linguistique sur les RS. Contrairement à ce que l’intuition suggère vis-à-vis de la parole publique, le ton monte assez vite si les personnes en désaccord ne se connaissent pas ou très peu. En effet, si le modèle initial de politesse mobilise la théorie du face-work (ou « effort de figuration »), dont le principe fondamental est que lors d’une interaction, « les individus s’attachent à faire bonne figure tout en faisant en sorte que les autres ne perdent pas la face64 », il semble remis en question dans ces échanges et discussions numériques. Les règles de conduite tacites consistent à atténuer les actes pouvant porter atteinte à la face de l’autre (Face Threatening Acts) et à maximiser les actes qui peuvent valoriser sa propre face (Face Flattering Acts)65. Or, si dans toute rencontre humaine, il existe un caractère intrinsèquement menaçant pour les faces, la configuration et la raison d’être des commentaires favorisent à la fois la mise en avant de soi au travers de l’ethos discursif, la recherche de connivence des pairs et la mise en danger vis-à-vis d’adversaires idéologiques, devant lesquels on expose son identité numérique et qui n’existe pas sans le risque d’atteindre, par extension, son identité sociale réelle.

En renforçant ce phénomène, les commentaires sur les RS redistribuent les facteurs de pouvoir et de distance sociale. Tout d’abord, le tutoiement y est majoritaire, quand bien même il serait désapprouvé par l’allocutaire, instaurant de fait une relation interpersonnelle horizontale – même lorsque L2 est une personnalité et a peu de chance de répondre. L’immédiateté attise l’aiguillon des affects et la tension monte très rapidement, sans que la régulation sociale habituelle66 opère. C’est le cas lors de conflits de générations, lisibles dans les commentaires suivants, assez représentatifs de ces escalades surréalistes entre commentateurs en désaccord :

  • (7) Sous la publication d’un groupe publiant des photos anciennes, souvent propice à la nostalgie des uns, et systématiquement l’attaque des nouvelles générations, de manière implicite ou explicite, et leur contre-attaque, provoquant ainsi une surenchère.
    • L0 : Souvenirs d’une époque qui nous manque aujourd’hui
    • L1 : tag L0 >L267 ah ouais, trop bien, pas d’eau courante, une hygiène relative, franchement “c’était mieux avant, c’est trop naze le progrès” et pourtant certaines maladies ont disparu. Vous savez quoi ? Mettez-vous le c*l dans une bassine pour vous laver si ça vous manque tant que ça, ok boomers…
    • L2 : tag L1 Nous étions propres avec très peu de moyens, pas comme dans le métro avec les odeurs de petites filles négligées qui sent la friture, cherchez l’erreur…
    • L3 : tag L2 Le respect a disparu…respect de soi et des autres…l’éducation en faite
    • L1 : tag L2 Bien sûr. C’était mieux avant. Avant les gens étaient propres et aujourd'hui, ils ont arrêté de se laver, c’est une évidence…Du coup, vous lavez-vous toujours dans une bassine ?
    • L2 : tag L1 Les boooooomerr savent économiser l’eau par les temps qui courent…connard !!!
    • L1 : tag L2 Cette manie absurde de faire l’apologie du passé et des mœurs rétrogrades me dépasse
    • L2 : tag L1 Tu as quel âge, mon petit ? Tu veux te faire du vieux ? Fais-toi plaisir, mais j’aurais quelques petites choses à t’apprendre, petit Blanc-Bec !

Ainsi, les insultes et tout ce qui constitue une attaque personnelle sur les RS sont une prise de pouvoir, un renversement hiérarchique, une manière violente de (ré)affirmer sa position lorsque l’internaute se sent en danger – ou croit l’être – comme dans le cas de contenus inévitablement clivants. Comme le souligne D. Lagorgette : « L’objectif est de réduire l’autre au silence, ce qui correspond à le priver de sa capacité de négociation avec autrui, et symboliquement à le tuer socialement en s'imposant à sa place sur la scène. Posséder la parole performante est équivalent à posséder le pouvoir ; on vise à mettre en valeur sa face positive en attaquant la face négative (le territoire du Moi) de l’adversaire68 ». Dans les commentaires sur les RS, précisément, la parole vue comme « performante » n’est pas forcément celle du dominant habituel69, qui aura davantage tendance à se faire rabrouer par d’autres commentateurs venus à la rescousse, se constituant en communauté créée virtuellement par cet espace. Une auto-valorisation qui s’appuie paradoxalement sur le dénigrement de l’autre, une volonté de silenciation de l’injurié, par le biais, parfois (souvent !) de dérives insultantes, attaques directes à la 2e personne, ici des artistes, qui ne liront ou ne répondront pas, en (8) ou (9) par exemple :

  • (8) Sous la vidéo d’un reportage concernant Bilal Hassani à l’Eurovision, page Le Parisien (Youtube, 16 mai 2019).
    • L1a : Attentats, attentats !! Dégage, sale merde, va faire la pute dans ton pays, puisque tu as des origines, on va voir s’ils t’acceptent. Il parait qu’ils adorent les taffioles dans ton genre !
  • (9) Sous une vidéo Youtube de Camille et Justine, commentaire épinglé par elles-mêmes.
    • L1 : Vos idées comme votre manière de vous exprimer vous permettrait de toucher l’allocation handicapés. Où est passé le temps où les gens comme vous n’aviez pas droit à la parole….

On pourrait se dire que s’exposer au grand public en tant que politiques, artistes, journalistes, etc. génère souvent autant d’affection ou d’estime que de rejet ou d’aversion, et ceci n’est pas neuf. Mais l’horizontalité hiérarchique, permise par l’ouverture des commentaires à tous, ne distingue plus les célébrités, plus aguerries à ce type de comportements extrêmes, des personnes lambda qui prennent la parole sur Internet. Ainsi, ce que l’on peut lire fréquemment aussi, ce sont les insultes envers de parfaites inconnues, sur la base de représentations culturelles, ici sexistes, insultes adressées à la 2e personne du pluriel ou du singulier, aux commentatrices qui défendent les choix personnels de la célébrité dont il est question dans la vidéo, au nom de la liberté sexuelle, soit en (10) :

  • (10) Sous une vidéo dans laquelle une célébrité (femme blanche divorcée) rencontre le groupe de femmes d’une tribu et échange avec elles à propos de son parcours sentimental et les concepts de choix du partenaire et de liberté sexuelle (capture de déc. 2019 par le compte et.incel sur Instagram).
    • L1a : Vous êtes la parfaite représentation de la femme occidentale en pleine dégénéresence, et aucun homme digne de ce nom ne veut passer sa vie avec une nana qui a déroulé du cable par kilomètre
    • L1b : tu es faussement misandre pour trouver un sens à ta vie, telle une Simone de Beauvoir de chez Aldi, combattant l’oppression masculine avec un tampon usagé, mais qui au fond d’elle n’aspire qu’à une chose : bouffer de la bite

Les insultées ne répondront pas, notamment si l’on note la possibilité technique de bloquer un utilisateur, et dans ce cas ne plus le voir, ni l’énonciateur ni ses commentaires, chose (encore) impossible IRL70. Mais ce n’est pas toujours le cas. En effet les insultés, familiers et actifs eux-mêmes sur les RS, ne se laissent pas forcément faire et nous pouvons lire deux sortes de réponses. D’une part, les personnalités trollées par les insultes de leurs haters, les citent et y répondent sans vulgarité, mais avec sarcasme, pour renverser la violence. Un exemple parmi d’autres en (11) :

  • (11)L’humoriste Laura Calu a pris le parti de répondre aux commentaires désobligeants, manifestant et revendiquant l’ethos saillant de la répartie et de l’humour, ce qui est cohérent avec son identité publique et numérique, même si le pari est risqué, si jamais la réponse s’avérait injustement revancharde. Ainsi, malgré l’intentionnalité agressive des énonciateurs, l’insulte semble ricocher et sa réponse annihile l’agression verbale.
    • L1 : c’est quoi cette idiote de blonde quelle un et monter dans le clocher faire sonnet les cloches 2022 cloches sont electroniques ca fonctione comme une horloge c est programme
    • L2 : tag L1 « cette idiote de blonde » te préconise de pas écrire bourré, on comprend rien, Serge

Si les échanges d’insultes de type (7) sont assez courants dans le thread de sujets socialement clivants, le féminisme est, lui aussi, particulièrement pourvoyeur d’insultes en tous genres. En revanche, sur le Web, rares sont les insultes du type (12) qui restent sans contre-attaque, où les insultes de l’un provoquent tout d’abord l’ironie et le sarcasme, notamment avec l’expression souvent reprise T’as dead ça71, suivie de l’interpellation déshumanisante chacal qui, par antiphrase, ajoute de l’huile sur le feu, de l’eau au moulin, de la pourriture à la charogne. La violence du locuteur L1 augmente et provoque en miroir l’allocutaire L2, avec des insultes idéologiquement opposées (§3) :

  • (12) L1 : Bon tu vas calmer et fermer ta chatte la malbaisée de service, c’est toujours vous qui rabâchez les mêmes conneries, tu peux dire ce que tu veux, vous ne convaincrez que les féministes comme vous, les gens de votre milice faction paroisse, puis vos soumis de toutous cucks, on connait tous c’est quoi la vérité meuf
    • L2 : tag L1 T’as dead ça, chacal !
    • L1 : tag L2 Ferme ta gueule le lave-vaisselle derrière son écran, tu fai la forte, mais jte rassure, on te laisse juste ouvrir ta gueule de mal baisée, car en vrai, on pourrait te la fermer sans problème avec une seule claque
    • L2 : tag L1 Oh chouchou, tu remplis que le combo “lave-vaisselle, mal-baisée et menace de violences physiques ? Un vrai truc d’incel, On a un souci avec sa virilité ?

De même sous un article qui parle de la hausse des violences conjugales pendant le confinement : le premier commentaire anticipe avec provocation les commentaires féministes. Des commentatrices, indirectement visées, y répondent avec des chiffres factuels ou des propos visant à provoquer l’empathie, avant qu’un autre commentateur L3 ne vienne aider L1, en répondant à ce dernier plutôt qu’aux contradictrices, et surenchérir, donnant du poids à l’insulte initiale, comme en (13) :

  • (13) L1 : Attention, tsunami de grognasses en approche… 80 % des enfants battus le sont par la mère, tant mieux si elles prennent des branlées !!!!!
    • (L2a/b/c/c+ (…))
    • L3 : tag L1 y’a vraiment rien à tirer de ces turbo-gauchiasses molles du cerveau, sans aucun éveil, d’une capacité argumentaire nulle… Formatés quoi !

Force est de constater que le critère syntaxique à l’œuvre dans cet échantillon d’exemples divers dépasse le couple je-tu, pourtant fondamental dans le domaine de la subjectivité, et surtout de l’insulte. En effet, il est d’usage, depuis Benveniste, de considérer la 3e personne comme une non-personne exclue de la situation d’énonciation. Une insulte à la 3e personne ne produirait qu’un énoncé constatif, et non une insulte proprement dite accompagnée de sa portée illocutoire et performative72. Or, nous ne pouvons l’affirmer dans nos occurrences, à cause de la scène énonciative polyphonique, hybride et de ce fait tentaculaire. Non seulement la 2e personne désignée n’est pas forcément atteinte par l’insulte, directement ou indirectement d’ailleurs, mais l’utilisation de la 3e personne ne fait pas disparaître la subjectivité et n’empêche pas non plus l’allocutaire de recevoir l’insulte, même en différé. En effet, l’allocutaire-cible est potentiellement lecteur de l’attaque sur Internet, son degré de présence étant variable – même s’il ne souhaite pas réagir. Ensuite, l’ethos discursif construit par les commentaires publics sur les RS élargit la portée des attaques et donc multiplie le nombre d’allocutaires-cibles qui, constitués en communauté idéologique plus fermée, s’adonnent aux réactions épidermiques instantanées qui conduisent à ces propos hystérisés. Les commentaires injurieux sur les RS rebattent les cartes de l’échange interpersonnel traditionnel IRL en modifiant notamment l’utilisation, l’alternance habituelle énonciateur/co-énonciateur et les référents potentiels des formes linguistiques désignant les actants de l’énonciation.

De l’insulte traditionnelle à la créativité lexicale, morphologique et graphique

Comme on le voit dans ces exemples, l’insulte sur les RS n’a, en revanche, pas totalement gagné en originalité en termes de choix de vocabulaire. Si l’on a dit précédemment que certains codes sociolinguistiques pouvaient être bousculés, les internautes restent donc sur les trois grands types d’insultes, nuancés par les mêmes subdivisions73.

Entre tradition et modernité : Quels mots pour quelles nouvelles attaques ?

On remarquera immédiatement que la comparaison reste un mécanisme stylistico-sémantique des plus rentables pour la création d’insultes lexicalisées, voir les exemples en (2), où Zemmour est comparé à d’autres personnalités, réelles ou fictives, renvoyé, par interpellation perdue dans la masse, à des noms propres connotés, sur la base de ses idées ou de son apparence physique. La comparaison avec des éléments non-humains (animaux connotés négativement, objets ou substances perçus comme dégoutants) est toujours de mise, nous l’avons vu avec chacal (12), mais aussi en (3), où Isabelle Balkany est comparée à une morue et que la femme est assimilée à un lave-vaisselle (12), parfois LV, ou encore L2 invité à se torcher. L’insulte vocative sous forme d’adjectif ou de nom n’a pas changé avec les outils numériques, du type criminelle (2), taré à laquelle répondent pisseuse (6), blanc-bec ou connard, mais aussi les GN du type bande de + N ou génération de + N, putain de + N (1) ou adj sale + N insultant, idiote de + N (11), ce qui est à croiser avec des éléments propres à la culture numérique, notamment les mèmes, dont nous parlons infra.

La comparaison avec des éléments humains rassemble aussi les professions dévalorisées – ici, pute et tous ses dérivés –, mais aussi plus étonnamment maîtresse d’école en (6), un lieu d’habitation que l’utilisation en tant qu’insulte connote, citadin (1), insulte à laquelle ne répondrait pas un *(putain de) rural, attaque de mœurs jugées dégradantes comme en (10), alors qu’apparaissent également les insultes paradoxalement misogynes comme mal-baisée en (12). Sans toutes les passer en revue ici, nous nous retrouvons dans une axiologie plutôt classique, avec des ontotypes, les dérivés en -asse du type connasse ou le calembour néologique gauchiasses, des attaques portant également sur des éléments inaliénables, du type insulte raciste + mégenrage volontaire + homophobie en (8), les références dégradantes à la sexualité, le manque d’intelligence (13), de culture – culture ornithologique en (1) venant contrebalancer implicitement la condescendance socio-culturelle supposée du postant, un handicap (9), ou encore les insuffisances d’une génération vue comme opposante (7), et l’aspect physique.

Ainsi, si ces insultes sont, somme toute, assez banales, suffisamment pour être comprises par le groupe de référence et l’allocutaire-cible, leur portée est ici plus pragmatique que sémantique : en effet, les locuteurs d’une langue en perçoivent la force avant d’en connaître le sens original et ont tendance à les figer linguistiquement : « Seules les insultes pourvues d’un degré de figement élevé aboutissent à une interprétation univoque, axiologiquement marquée74 ».

Dans nos exemples, cela peut être le cas, mais pas toujours, notamment parce que le lexique évolue plus aisément à coups de métaphores renouvelées que de figements syntaxiques. C’est là que l’on observe que, dans une énonciation directe, l’insulte est souvent à la fin de l’énoncé et disloquée à droite, malgré l’absence de ponctuation, parfois :

  • (1) L1 : c’est une pie enculé ! putain de citadin de ses morts
    • *L1 : Enculé, c’est une pie !
    • *L1 : Putain de citadin, c’est une pie !
  • (14) L1 : T’as dead ça, chacal !
    • *L1 : Chacal, t’as dead ça »

On assiste alors à une volonté de mise à mort verbale de l’autre, inspirée par les punchlines de la culture hip-hop. Cette forme d’estocade à la fin, ou en prenant à la gorge dès le début de l’apostrophe, prend la forme d’un identitème75 qui cherche la connivence de sa communauté pour attaquer l’autre et (re)prendre le pouvoir, car la seule inscription dans un groupe idéologique en fait une insulte pour l’adversaire. Ainsi, par extension, ce communautarisme réseau-social exacerbé a donné naissance à de nouvelles insultes, non encore réellement figées, ni utilisées ailleurs que sur la Toile, encore que l’influence de ces conversations numériques tende à se répercuter dans les échanges et manifestations publiques réelles, a minima son nouveau vocabulaire, a maxima son étendue pragmatique, notamment pour ce qui concerne les artistes ou activistes numériques « natifs » qui désirent s’étendre publiquement IRL.

Depuis quelques années fleurissent les termes de : incel, terf, HSBC76 du côté de certaines féministes, vs misandre, cuck77, SJW78 ou encore homme-soja79, du côté des masculinistes ou anti-féministes. Ces expressions, dénotant majoritairement une réalité objective, sont devenues des insultes utilisées sur les RS. D’autres occurrences subissent le même sort, du type boomer, dans l’expression ok boomer, devenue injurieuse en ce qu’elle désigne, non plus, objectivement, les enfants du baby-boom, mais une mentalité jugée rétrograde, mytho-nostalgique et hostile envers les générations suivantes, qui se défendent en les insultant à leur tour. Des constructions néologiques connotées voient également le jour, du type féminazie, sur le modèle du Grammar Nazi développé par M.-A. Paveau, fémoïde ou féminoïde, termes déshumanisants servant à désigner une créature humanoïde de sexe féminin. Comme nous l’avons signalé plus haut, l’appartenance à une norme intellectuelle dominante IRL ou ce qui est considéré comme politiquement correct (notamment les avancées sociales anti-discriminations), sera systématiquement attaqué, au sein de cette arène aux contours paraissant illimités mais dont la circularité est créée par le principe du réseau. Ces nouvelles réalités verbales, tant pragmatiques qu’orthographiques, expliquent et explicitent, en amont et en aval, l’aisance avec laquelle les internautes s’adonnent au plaisir d’user de toutes sortes d’éléments interjectifs, injurieux et humiliants. En somme, les unités linguistiques censées représenter lesdits choix verbaux des intéressés favorisent les émotions et la subjectivité et, ce faisant, facilitent l’expression de l’hystérisation.

C’est alors que se pose la question des insultes socialement éprouvées : quelles peuvent être leurs équivalences axiologiques ? Au sein du microcosme des RS s’opèrent des rituels de groupes pour marquer explicitement son appartenance à ces derniers. Ces outils sociaux créent, marquent et maintiennent une cohésion identitaire idéologique, car « le bon usage des termes insultants pour le groupe permet une reconnaissance par les pairs80 ». À ce titre, semble être née tout naturellement une tendance à l’insulte directe-indirecte dans les commentaires, d’un type à la fois nouveau et à la fois inspiré par le principe des liens hypertextes ou « technomots » : l’hashtag, et le tag groupe81. Cette écriture semi-automatique permet de mentionner une référence, et sert de signe d’appartenance, ou de signal de ralliement. Mais il est surtout utilisé pour se moquer d’un autre commentateur ou de la personne qui poste la publication (qui devient allocutaire-cible L2), en cherchant surtout la connivence des autres : l’insulte envers L2 ne lui est pas vraiment adressée et n’a pas d’équivalent IRL, elle est ici proférée dans un but communautaire, et c’est la raison pour laquelle est plus rarement suivie de réponse, seulement des réactions iconiques, validant ou invalidant l’insulte, sans quoi elle serait sans effet.

Les innovations graphiques : une forte expressivité permise par une écrilecture hybride

Un dernier point, que nous n’approfondirons ici mais que nous ne pouvons ignorer, concerne l’écriture spécifiquement numérique, que M.-A. Paveau décrit longuement dans ses travaux82, notamment en parlant « d’écrilecture » et de culture de l’écrit « hybride », en tant que production scripturale aidée d’appareils informatiques qui comportent un clavier, et dont les avancées techniques permettent quelques innovations graphiques83. Concernant les codes de l’écrit et leurs transgressions multiples en commentaires, une contradiction semble immédiatement visible : la concision, comme marqueur d’immédiateté ou d’expressivité, se trouve court-circuitée ou plutôt supplantée, soit par l’absence de ponctuation84, soit par son utilisation impulsive ou la tendance à écrire en lettres capitales, pour imiter l’intonation du cri ou signaler visiblement la colère. A. Gautier déclare à ce sujet que « les émoticônes et les émojis fonctionnent dans leur ensemble comme des signes de ponctuation » et les absorbe85. Il les distingue cependant de ces derniers en soulignant que ces signes iconiques n’ont pas seulement un rôle délimitateur phrastique et prosodique. Ils ne sont nullement contraints par des règles explicitement acquises, mais ont une influence sur l’expression et l’interprétation de l’énoncé. Ils possèdent cependant une particularité : si, en position initiale, l’émoticône annonce l’état d’esprit du locuteur, les signes iconiques sont le plus souvent en fin de phrase. Dans ce cas, l’émoticône porte alors sur ce qui précède et son effet est rétroactif : « les émoticônes renforcent la clôture du ponctuant tout en ajoutant leur propre sens iconique86 ».

On remarque aisément, comme une équivalence, la succession démesurée des émoticônes dans ces exemples, pour mimer notamment le rire ou la colère, dans le but d’exposer son émotion, comme en (2) L1c : Golum est invité , pour rire de sa propre insulte à Zemmour et en renforcer la pertinence. En (6) L1 : (…)va te faire des amis chez Bernard Pivot 😡 😡 😡 😡 vous nous cassez les burnes à faire les maitresses d ecoles 🖕👎 (…), ou de choquer délibérément comme en (5), Vous aimez les bad boys et vous pleurer quand vous prenez une tarte dans la gueule 😂 😂 😂 😂 😂, pour railler les victimes de violences conjugales. Ici, le rôle intensif et expressif des émoticônes est renforcé par leur duplication, quitte à envoyer visuellement un oxymoron visuel au public visible et invisible.

On le voit, les plus utilisées pour manifester l’hystérisation sont celles qui miment le rire, la colère, mais aussi très souvent le personnage qui a la nausée ou vomit, quand le locuteur L1 se sent offensé, indigné par un contenu ou la personne dont il est question dans la publication. Cette tendance à la réaction iconique excessive fonctionne comme des propos injurieux, par leur intentionnalité de provocation, au même titre que les abréviations du type : mdr, ptdr ou jpp plutôt que le simple lol87 ou alors sous cette forme : looooool, mais l’iconicité permise par les émoticônes est plus immédiate et donc plus efficace en termes de réception.

Argot des émoticônes et détournement des algorithmes : des identitèmes éphémères ?

Ainsi, cette utilisation est relativement différente de celle des échanges écrits interpersonnels privés, malgré quelques points communs. Ici, on observe quatre possibilités de lecture et d’interprétation de ces messages iconiques dans le cadre du commentaire sur les RS : au sens propre, comme mimant réellement les émotions, un pictogramme/emoji à la place d’un mot, ou au sens figuré, contenant lui-même deux orientations. La première serait une réaction à vocation antiphrastique, et la deuxième, un sens métaphorique qui flirte avec l’argot. En effet, certaines utilisations d’émoticônes ont des connotations, notamment sexuelles et communément admises, mais d’autres ont une portée injurieuse, mais comprise dans un certain cadre communautaire et leurs opposants. Pour éviter la censure et l’exclusion du réseau tout en poursuivant sa volonté de faire passer ses messages, est née une forme d’argot des émoticônes, identitèmes éphémères construits par l’utilisation massive d’émoticônes considérées comme anodines par le grand public, et trompant temporairement les algorithmes. Par exemple, à un moment donné, les anti-féministes trollaient les publications féministes du symbole de la médaille, ou les militants d’extrême-droite usaient excessivement du symbole de l’épée. Au-delà de la dénotation, la connotation passe inaperçue pour un non-initié et passe au travers des algorithmes informatiques. Nous ne nous attarderons pas sur ce point, mais l’utilisation de mèmes ou de gifs animés sont également un moyen imagé d’insulter indirectement l’allocutaire-cible L2, sur le mode de la caricature, comme dans notre exemple (2) avec E. Zemmour comparé par ce biais à M. Burns des Simpson, Gargamel ou Nosferatu. Ce détournement impertinent d’images culturellement partagées augmente ainsi, non seulement son potentiel illocutoire, mais aussi la valorisation culturelle de l’identité numérique du locuteur, devant son public visible ou invisible.

A contrario, le contournement de la censure automatisée emprunte également d’autres biais et laisse place à la créativité lexicale et morphologique des internautes, pour se détourner de la violence des insultes tout en en gardant la pragmatique cathartique, ainsi que la fonction humoristique. En effet, si l’utilisation de périphrases est un mode de création lexicale relativement courant, une forme de défigement est à l’œuvre, remettant ainsi en cause le sens premier des insultes et leur niveau de langue vulgaire. Ainsi, on assiste à la création d’expressions autrement figées du type bord d’aile de merle, flutain, Albatar (avec le gif du héros de dessin animé Albator), par exemple. Suivant un paradigme vertical, les mots vulgaires sont remplacés par des termes à l’image phonétique proche appartenant au niveau de langue courant – ou des noms propres issus de la culture populaire – qui ne comportent, eux, aucune connotation négative. L’intentionnalité pragmatique liée à l’interjection reste mais estompe la vulgarité et l’agressivité de l’insulte par un côté créatif et ludique.

Pour finir, une autre manière de détourner les algorithmes a fait son apparition sur les RS et porte un nom, algospeak, qui conduit à un renouvellement morphologique ou à un bouleversement des codes habituellement admis en termes d’orthographe lexicale, de traitement de texte et d’utilisation de la ponctuation. Paradoxalement, au vu de la violence que nous pouvons y lire, l’expression n’est pas si libre, ni transparente sur les RS. Elle est organisée par la modération, régentée par des algorithmes qui relèguent certains sujets à des rangs moins visibles et en censurent littéralement d’autres. Certains neurchis le recommandent explicitement dès le formulaire d’acceptation dans le groupe, comme dans la capture d’écran reproduite ci-dessous :

Illustration 3 : Capture d’écran extraite du formulaire d’un neurchi Facebook, invitant explicitement à l’auto-censure (nov. 2022)

Illustration 3 : Capture d’écran extraite du formulaire d’un neurchi Facebook, invitant explicitement à l’auto-censure (nov. 2022)

Source : Facebook.

Cette parade déployée par les internautes consiste à remplacer des caractères, des mots, des expressions, pour contourner les mots interdits. Par exemple, certaines lettres sont effacées, particulièrement les voyelles, la compréhension du mot s’appuyant sur la reconnaissance morphologique (ptn) ou phonétique (bz). D’autres sont remplacées par des astérisques, de la ponctuation ou des chiffres. Les locuteurs imitent la transposition phonétique (sekse/saikse/sesk), remplacent les i par des points d’exclamation, les o par des zéros, pour écrire sans risque des mots tels que v!0l, s*l0pe, k sos, c**nard, etc. Un « langage ésopien », selon l’autrice d’un article du Washington Post88, en référence au poète antique qui contournait les entraves par l’ingéniosité du langage. Il s’agit donc d’un outil de création à la fois nouveau et ancestral, qui permet tout de même à l’humain de ne pas se laisser entièrement happer et aliéner par ses propres outils. Hystérisation épidermique vs. prise de conscience de la mise en danger d’un ego surdimensionné par l’ethos de son identité numérique, ces stratégies d’évitement connotent tout de même une forme d’égoïsme car, oscillant entre progrès et régression grossière, l’ingéniosité liée aux langages numériques met en abyme ses propres écueils.

Conclusion

Près de 20 ans après la création de Facebook, dans une zone aux frontières mal définies entre exposition vertueuse de soi et réarrangements identitaires plus ou moins scrupuleux, les commentaires sur les RS se déploient quotidiennement sous des milliers de contenus d’actualité, souvent sans modération, constituant un technodiscours omniprésent qui flirte parfois avec les limites de la liberté d’expression, qu’elles soient juridiques ou morales. Distinguant encore maladroitement espace privé et espace public, ces écritures numériques empruntent autant aux formes dialogiques de l’échange interpersonnel qu’à la prise de parole publique distanciée, tout en ayant ses propres spécificités énonciatives et corollairement pragmatiques. La mise en scène méliorative de l’énonciateur favorise paradoxalement ses incivilités, d’autant plus que la rapidité des échanges et la potentialité de l’éphémère remettent en question les règles les plus élémentaires de la politesse linguistique.

Pourtant, à la construction opportuniste de cet ethos augmenté s’oppose le ton informel et familier du bavardage, au sein d’échanges qui favorisent, par extension, la remarque ironique, l’insolence et l’agressivité, mimétiques de la notion de clash telle qu’instaurée dans le monde du hip-hop et aujourd’hui répandue dans la culture politico-médiatique. Ainsi, le renforcement positif de soi par et pour le réseau va de pair avec le raffermissement d’une personnalité clivée, impactant son rapport à sa propre énonciation et au monde. Sur les RS, moi = moi mais également ≠ moi. Toi = toi mais également les autres comme toi et peut-être moi. Lui/Elle ≠ moi, mais peut être moi, peut être toi, etc. C’est pourquoi cet espace discursif numérique est un terreau des plus fertiles nourrissant l’hystérisation :

  1. par la dimension mimétique et cathartique d’une subjectivité attisée par l’outil, produisant un hic et nunc paradoxalement éphémère et durable, subjectivité à la fois inscrite dans une actualité de l’immédiat, sans cesse remplacée par une autre, mais consignée par dissémination dans une « mémoire technodiscursive89 » incontrôlée et incontrôlable ;
  2. par cette capacité à faire des énonciateurs numériques des individus idéologiquement polarisés jusqu’à s’auto-construire en figures stéréotypées négativement connotées ;
  3. par la surenchère agressive que permet la « technoconversationnalité », notamment les différents boutons réagir et la récursivité sans limite induite par les différentes interfaces, jusqu’à la pollution de l’information première par une surcharge de violence verbale ou iconique ;
  4. par la reconfiguration actualisatrice de la liberté d’expression, sous la forme sans cesse renouvelée d’un rapport de force identitaire, pathétique et/ou autoritaire, qui finit par transformer la liberté de parole en libéralisation d’un droit d’expressivité inaliénable, une expression-expressivité aussi inquiétante (pour les rapports humains) qu’innovante (pour l’évolution de la langue).

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TLFi : Trésor de la langue française informatisé.

Appendix

Petit lexique à l’usage des non-initiés

Buzz : Rumeur créée pour propager rapidement un message, dans le but d’en faire parler le plus possible.

Canceller : Anglicisme, de l’infinitif cancel, terme de jurisprudence signifiant, à l’origine, « annuler un acte ». La cancel culture désigne le processus par lequel une personnalité se retrouve expulsée des RS, et/ou dans le monde physique.

Followers : Abonnés, nombre d’inscrits suivant un compte sur les RS.

Gif : Acronyme de Graphics Interchange Format, format de fichier qui prend en charge les images statiques et animées. Les GIFs sont devenus un moyen populaire de réagir sur les RS sans écrire.

Hashtag : Mot-dièse qui fonctionne comme un mot-clé qui permet de ranger les publications et de les associer sur les RS. Dans le cas d’un slogan, devient modalité d’identification, d’action et de transmission de valeurs, revendication d’appartenance socio-politique (#jesuischarlie ; #metoo).

Haters : Désigne les personnes qui, en raison d’un conflit d'opinions, passent leur temps à dénigrer des célébrités sur les RS.

IRL : In Real Life, dans la vie réelle.

Liker : Aimer, mais désigne le fait de le signaler/réagir personnellement par un bouton permettant de cliquer sur une émoticône correspondante (en fonction des RS : pouce en haut, en bas, cœur, ou visage réactif).

Mème : Image (extrait de films, émissions, événements d’actualité) massivement reprise, déclinée et détournée sur Internet de manière souvent parodique, qui se répand très vite.

Neurchi : Vient de « chineur » en verlan, personne qui aime « chiner », c'est-à-dire découvrir des objets originaux dans les brocantes. Sur Facebook, un neurchi est un groupe sur lequel des membres se rassemblent autour de thématiques. On y trouve des mèmes, des contenus textuels partagés, des screens capturés sur d’autres groupes ou d’autres pages, une circulation qui permet de les mettre en avant ou de s’en moquer.

Safespace ou safe space : Les réseaux sociaux étant plus ou moins ouverts, espace positif ou zone neutre, endroit permettant aux personnes habituellement marginalisées, à cause d’une ou plusieurs appartenances à certains groupes sociaux, de se réunir afin de communiquer autour de leurs expériences de marginalisation, et de se prémunir de certaines violences.

Screen : Capture d’écran.

Scroller : Faire défiler un contenu sur un écran.

Shitstorm : Néologisme initialement créé pour désigner un mouvement de mécontentement populaire portant atteinte à l’image de marque d’une entreprise, il désigne également un déchainement de critiques virulentes envers une personne, ou déferlement de haine en commentaire, qui peut aller jusqu’à canceller une personnalité.

Taguer : Identifier une personne sur une publication ou un commentaire, pour l’interpeller ou lui répondre.

Thread : Fil de discussion.

Troll : Utilisateur malveillant qui publie des messages délibérément choquants ou énervants sur les médias sociaux, dans le seul but de provoquer les autres utilisateurs et asphyxier le débat. Désigne également son énoncé.

Notes

1 Désormais RS. Return to text

2 Sources : The Global State of digital 2022 et wearesocial.com. Return to text

3 Un lexique à l’usage des non-initiés aux RS se situe à la fin de l’article, les termes sont marqués en caractères gras à la première occurrence. Return to text

4 Danah M. Boyd et Nicole B. Ellison, « Social Network Sites : Definition, History, and Scholarship? », in Journal of Computer-Mediated Communication, 2007, vol. 13, n°1, p. 210-230 (online). Return to text

5 Idem. Return to text

6 Concept travaillé par Boyd et Casilli, selon M.-A. Paveau in « Analyse discursive des réseaux sociaux numériques », in Dictionnaire d’analyse du discours numérique, Technologies discursives [Carnet de recherche], 2013a. Return to text

7 Marie-Anne Paveau, L’Analyse du discours numérique. Dictionnaire des formes et des pratiques, Paris, Hermann, 2017, p 40. Return to text

8 Si ces règles tacites ne sont pas respectées, d’autres commentateurs le feront remarquer en répondant au commentaire, et/ou s’en moqueront en en diffusant une capture d’écran sur d’autres pages. Return to text

9 Pour approfondir à propos du genre et de la typologie des commentaires en ligne, voir M.-A. Paveau (2017) entrée « Commentaire », p. 35-55. Return to text

10 G. Guillaume, Leçon du 6 janvier 1944, formule citée notamment dans l’article « Expressivité » du Dictionnaire terminologique de la systématique du langage d’A. Boone et André Joly, Paris, L’Harmattan, 2e ed., 2004 [1996], p. 174. Return to text

11 Marie-Anne Paveau, « Analyse discursive des réseaux sociaux numériques », in Dictionnaire d’analyse du discours numérique, Technologies discursives [Carnet de recherche], 2013a. Return to text

12 Pour approfondir sur cette notion d’« éthique du discours numérique », voir les travaux de M.-A. Paveau, de 2016 à leur synthèse dans l’ouvrage de 2017 (p. 170-183). Return to text

13 M.-A. Paveau (2017, p. 35). Return to text

14 Idem. Return to text

15 Plusieurs articles de loi encadrent cette violence verbale (Loi du 29 juillet 1881 sur la liberté de la presse et le Code pénal). Return to text

16 Béatrice Fracchiolla, « Article ”injure” », in Michela Marzano, Dictionnaire de la Violence, Paris, PUF, p. 706-710, 2011, en ligne. Return to text

17 Samir Bajrić, « Immuabilité de la syntaxe ou genèse des phrases-tiroirs : français, croate », in Études de linguistique contrastive, Olivier Soutet (dir.), Paris, Éditions Presses Universitaires de Paris-Sorbonne, 2006, p. 83-99. Return to text

18 Evelyne Larguèche, L’Effet injure, Paris, PUF, 1983 ; « L'injure comme objet anthropologique », in Revue des mondes musulmans et de la Méditerranée, p. 103-104, en ligne, 2004, http://remmm.revues.org/index1198.html. Return to text

19 Dominique Lagorgette, « Insulte, injure et diffamation : de la linguistique au code pénal ? », in Argumentation et Analyse du Discours [En ligne], 8 | 2012. Return to text

20 John L. Austin, Quand dire c'est faire (1962), trad. fr. Paris, Seuil, 1991. Return to text

21 J.-M. Adam (1999) ; D. lagorgette (1998, 2003, 2004). Return to text

22 Laurence rosier, L’insulte… aux femmes, 2017b, Bruxelles, Saint-Gilles, p. 180. Return to text

23 Denis Ramond, La Bave du crapaud, petit traité de la liberté d’expression, Éditions de l’Observatoire, Humensis, 2018. Return to text

24 Mais nous avons pu remarquer qu’à une échelle relativement locale, même les informations concernant une modification de la chaussée dans une commune, l’annulation d’une manifestation festive, ou l’affluence dans un parc d’attraction, est susceptible d’hystériser, çà et là, les propos des commentateurs. Return to text

25 Concernant la constitution de corpus sur Internet et ses aspect juridiques, voir également les travaux de J. Longhi, notamment sur les tweets politiques (depuis 2013). Return to text

26 Evelyne Larguèche, L’Injure à fleur de peau, Paris, L’Harmattan, 1993. Return to text

27 M.-A. Paveau, (2017, p. 157). Return to text

28 Idem, p. 162. Return to text

29 D. Lagorgette, 2006. Return to text

30 Idem. Return to text

31 « La mythologie de la liberté d’expression a connu une triple torsion : on passe d’une liberté d’expression ascendante (le faible contre le fort) à une liberté descendante (le fort contre le faible) : la critique des puissants a laissé place, dans le cœur de cette liberté, au droit de critiquer la critique », D. Ramond (2018), p. 21. Return to text

32 Idem, p. 19-20. Return to text

33 « On qualifie de révisable ce que l’on peut modifier par la discussion, la réflexion et la critique, c’est-à-dire par l’usage de la liberté d’expression. », idem, p. 60. Return to text

34 Idem. Return to text

35 Idem. Return to text

36 M.-A. Paveau (2017, p. 149). Return to text

37 Idem. Return to text

38 Dominique Cardon, « Réseaux sociaux de l'Internet », in Communications, 2011/1 (n° 88), p. 141-148. (en ligne) URL : https://www.cairn.info/revue-communications-2011-1-page-141.html. Return to text

39 François Péréa, « L’identité numérique : de la cité à l’écran. Quelques aspects de la représentation de soi dans l’espace numérique », in Les Enjeux de l'information et de la communication, 2010/1 (Volume 2010), p. 144-159 (en ligne). Return to text

40 Erving GoffmanLes Rites d’interaction, Paris, Minuit, 1974. Return to text

41 M.-A. Paveau (2017, p. 185). Return to text

42 Nous ne traiterons pas ce point ici. Pour approfondir, voir notamment Cislaru (2009) et M.-A Paveau (2017). Return to text

43 B. Fracchiolla (2011). Return to text

44 Pour des raisons pragmatiques, sociolinguistiques et psycholinguistiques, l’on ne saurait envisager le vouvoiement, à la place du pronom tu, dans l’insulte Ta gueule ! Effectivement, le discours/l’usage n’atteste pas (vraiment) l’insulte */? Votre gueule !, que l’on ne confondra pas avec l’énoncé Vos gueules ! (pluriel de tu). Return to text

45 Catherine Kerbrat-Orecchioni, L’Énonciation, Paris, Armand-Colin, 1997 [1980] ; Dominique Lagorgette, « Les axiologiques négatifs sont-ils une classe lexical ? », in Représentations du sens linguistique, D. Lagorgette, P. Larrivée (dir.), Munich, LincomEuropa, p. 121-136 ; « Les insultes : approches sémantiques et pragmatiques », in Langue Française, 144, 2004. Return to text

46 M.-A. Paveau (2013a). Return to text

47 Dominique Maingueneau, « L’ethos discursif et le défi du Web », in Itinéraires, 2015 (en ligne, 2016). Return to text

48 Idem. Return to text

49 Ce point est plus longuement développé par M. -A. Paveau (2017). Return to text

50 Laurence Rosier, « Un observable reconfiguré : la violence verbale dans l’espace numérique et ses circulèmes (autour de l’insulte à Taubira) », in Le Discours et la langue, 9 (2), 2017a, p. 173-190. Return to text

51 Alice E Marwick, Danah Boyd, « I tweet honestly, I tweet passionately: Twitter users, context collapse, and the imagined audience », in New Media & Society, 2010, p. 114-133. Return to text

52 Nous avons choisi une codification : L1 pour le producteur de l’énoncé injurieux. Plusieurs L1 seront différenciés par des lettres a/b/c/d+ lorsque les commentaires se succèdent sans s’adresser les uns aux autres. L2 : allocutaire et cible de l’insulte, présent ou non, et L3a/b/c/d+ : public visible, témoin de l’échange (qui peut intervenir en choisissant son camp). D’autre part, nous avons choisi de conserver l’orthographe originale, sans correction, pour plus d’authenticité malgré la difficulté de lecture. Return to text

53 M.-A. Paveau (2013a). Return to text

54 Idem. Return to text

55 Pour les besoins de notre étude, nous reproduirons par la suite uniquement le contenu verbal, tout en mimant la disposition des réponses aux commentaires, pour ne pas verser totalement dans l’« extraction logocentrée » (Paveau 2013a) qui oublierait la perspective écologique prenant en compte l’environnement discursif des énoncés. Return to text

56 Disponible sur : https://www.facebook.com/RTL/videos/672728923765597. Return to text

57 D’autres commentateurs de ce thread de 7,7K commentaires ont utilisé le Gif animé correspondant au personnage des Simpson, diabolique patron de la centrale nucléaire de Springfield ; idem pour les personnages de « Golum » et « Gargamel ». Return to text

58 Lagorgette, 2012. Return to text

59 Ce point mériterait de faire l’objet d’un article à part entière. À propos de la circularité des petites phrases, voir les travaux de Damien Deias (2020), que nous remercions pour ses remarques pertinentes à la lecture de cet article. Return to text

60 Lagorgette, 2012. Return to text

61 Un commentaire est non seulement modifiable et supprimable, mais sera lu dans un temps relativement limité après la publication. Une publication qui date de quelques années a peu de chances d’attirer de nouveaux commentaires, sauf exception permettant une réactualisation, par ex., après le décès d’une personnalité. Il ne s’agit pas d’une communication calquée sur l’épistolaire, malgré l’ancrage énonciatif et le bouton répondre, qui, nous l’avons dit, permet une récursivité infinie (Paveau, 2017). Return to text

62 M.-A. Paveau (2017) détaille longuement ce stéréotype d’énonciateur numérique, terme issu de l’argot anglais qui désigne un énonciateur excessivement normatif par rapport aux règles de la langue, intolérant aux erreurs, qui commente dans ce but. Return to text

63 Cardon, 2011. Return to text

64 Goffman, 1974. Return to text

65 Penelope Brown et Stephen Levinson, Politeness, Cambridge, Cambridge University Press, 1987. Return to text

66 Nous entendons par habituelle la régulation tacite qui tentent d’apaiser ou étouffe les conflits IRL : autocensure consensuelle, sentiment d’infériorité/supériorité vis-à-vis de la situation socio-professionnelle de l’autre, son âge, son niveau de langue, sa posture physique, son charisme éventuel, son langage non-verbal, etc. Return to text

67 Il arrive qu’un commentaire a priori tout à fait banal attire les foudres d’autres commentateurs, d’où le codage L0 pour le premier commentaire, qui devient L2, en tant que cible des insultes, ce qui le rend ensuite locuteur injurieux surpassant L1. Return to text

68 D. lagorgette (2006). Return to text

69 Tout en sachant tout de même que, par rapport au nombre de lecteurs des publications, peu de monde commente sur les RS (proportionnellement au nombre de vues), et relativement peu de dominants. Return to text

70 Malgré l’idée fictionnelle de l’épisode de la série dystopique et satirique Black Mirror : « White Christmas ». Return to text

71 Expression popularisée par la chanteuse Aya Nakamura en 2018, dans le refrain de sa chanson Djadja, à la qualité littéraire controversée. L’expression signifie en substance : « c’est très bien, tu as tout compris ». Return to text

72 Kerbrat-Orecchioni, 1997. Return to text

73 Lagorgette, 2006. Return to text

74 Idem. Return to text

75 Un identitème peut être défini comme une unité sémiotique d’identification socio-culturelle, de la part d’un sujet parlant, unité qui relève d’une mémoire collective déclenchée par une source énonciative hybride plus ou moins figée : voir les travaux de D. Saulan : « Sujet pensant-parlant-interprétant : construction identitaire et positionnement dans le discours » dans Thélème, 36 (2) 2021, p. 165-173. Return to text

76 Incel, acronyme anglo-saxon pour involuntary celibate ou célibataire involontaire, d’un mouvement militant misogyne extrémiste ; terf, acronyme de trans-exclusionary radical feminist, qui désigne les féministes radicales excluant les femmes transgenres ; HSBC, acronyme de Homme Straight (hétérosexuel) Blanc Cisgenre. Return to text

77 Diminutif de cuckold, cocu, voire soumis, utilisé comme une insulte pour désigner un homme allié du féminisme ou qui feint de l’être pour séduire. Return to text

78 Acronyme de Social Justice Warrior, ou guerrier de justice sociale, qui vise à caricaturer et décrédibiliser les activistes. Return to text

79 Traduction de l’anglais soy boy, utilisé pour insulter les hommes prétendument émasculés, auxquels les masculinistes associent les concepts qu’ils associent à la féminité et à la faiblesse, du type : vegan, bobo, altermondialiste, ou autres caractéristiques physiques. Return to text

80 Lagorgette, 2006. Return to text

81 Par exemple : #menarecacaboudin ; Neuchi de cassos, Neurchi d’incel et autres dégénérés, Neurchi de mamounes attardées etc. Return to text

82 Plusieurs articles, ensuite synthétisés dans l’ouvrage de 2017 en font mention. Return to text

83 Voir notamment les travaux d’Antoine Gautier sur la ponctuation numérique et les innovations graphiques permises par les outils numériques, notamment le chapitre XX de la GGF (2022) : La ponctuation et les codes de l’écrit XX-5 « Les écritures numérique » ; 5.4 : les signes iconiques sur écran. Return to text

84 Idem, p. 2238. Return to text

85 Idem, p. 2251. Return to text

86 Idem. Return to text

87 À savoir respectivement : mort de rire, pété de rire, avec ellipse du sujet énonciatif, j’en peux plus, au sujet énonciatif explicite, toujours référant à l’énonciateur, et laughind out loud, acronyme employé comme interjection voire une pseudo-didascalie. Return to text

88 Taylor Lorenz, « Algospeak is changing ouf langage in real time », Washington Post, 8 Avril 2022 online. Return to text

89 M.-A. Paveau (2017). Return to text

Illustrations

  • Illustration 1 : capture d’écran à l’origine du groupe « C’est une pie, enculé » sur Facebook, page de couverture, mars 2020

    Illustration 1 : capture d’écran à l’origine du groupe « C’est une pie, enculé » sur Facebook, page de couverture, mars 2020

    Source : Facebook.

  • Illustration 2 : Capture d’écran d’un extrait parmi des milliers de commentaires : interview d’E.Z.

    Illustration 2 : Capture d’écran d’un extrait parmi des milliers de commentaires : interview d’E.Z.

    Source : page Facebook d’RTL, fév. 2022.

  • Illustration 3 : Capture d’écran extraite du formulaire d’un neurchi Facebook, invitant explicitement à l’auto-censure (nov. 2022)

    Illustration 3 : Capture d’écran extraite du formulaire d’un neurchi Facebook, invitant explicitement à l’auto-censure (nov. 2022)

    Source : Facebook.

References

Electronic reference

Samir Bajríc, Isabelle Monin and Dubravka Saulan, « « C’est une pie, enculé ! ». Expressions virales de l’hystérisation sur les réseaux sociaux », Savoirs en lien [Online], 1 | 2022, 15 December 2022 and connection on 14 April 2024. Copyright : Licence CC BY 4.0. DOI : 10.58335/sel.197. URL : http://preo.u-bourgogne.fr/sel/index.php?id=197

Authors

Samir Bajríc

Université de Bourgogne, CPTC

Isabelle Monin

Université de Reims Champagne Ardenne

By this author

Dubravka Saulan

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Copyright

Licence CC BY 4.0