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Arlette Farge et Michel Chaumont, Les mots pour résister. Voyage de notre vocabulaire politique de la Résistance à aujourd’hui, Paris, Bayard, 2005, 212 p.

Christian Beuvain

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  • 1 Arlette Farge, Quel bruit ferons-nous ?, Paris, Les Prairies ordinaires, 2005, 224 p. Voir la note (...)
  • 2 Mustapha Khayati, « Les mots captifs (préface à un dictionnaire situationniste) », Internationale (...)

1Dans cet ouvrage à deux mains, l’historienne du sensible et de la parole singulière et populaire du XVIIIe siècle, Arlette Farge, s’est adjointe la compétence d’un historien doctorant de l’EHESS, Michel Chaumont, pour « retracer ce que fut un langage voulant résister au monde qui lui est imposé » et le confronter à celui d’aujourd’hui, « cohorte de discours qui ressemblent bien à une nouvelle idéologie aux termes forts » (p. 12, 15), celle du libéralisme actuellement dominant. La réflexion amorcée par A. Farge dans « Quel bruit ferons-nous ? »1 sur l’euphémisation du vocabulaire trouve ici, à propos des mots de révolte et d’espoir de la Résistance à l’occupation nazie et à Vichy, un champ d’application et d’explication élargi. Il est entendu, somme toute, que les mots travaillent. Mais la question demeure pourtant celle-ci : Pour qui ? Peu d’études, à vrai dire, ont tenté de cerner cette problématique. Dans les années soixante, l’Internationale situationniste, organisation d’avant-garde vouée à la subversion de l’ordre établi par la formulation d’une théorie révolutionnaire adaptée à son temps, projeta d’écrire un Dictionnaire des concepts situationnistes, dont seule la préface parut, sous ce titre « Les mots captifs ». L’auteur, Mustapha Khayati, y expliquait que « toute praxis révolutionnaire a éprouvé le besoin d’un nouveau champ sémantique » afin de détruire « tout le langage hérité et domestiqué »2. Il y dénonçait également les spécialistes du langage pour qui celui-ci « ne peut être considéré qu’en lui-même et pour lui-même », c’est-à-dire en dehors de toute inscription dans l’histoire.

2En affirmant qu’il existe « un langage qui fait événement » (introduction p. 11), A. Farge et M. Chaumont rappellent opportunément ce que fut cette invention, cette appropriation, cette libération des mots afin qu’advienne le moment de la Libération au bout de longues années de luttes.

3Tracts, papillons, inscriptions hâtives sur les murs ou les palissades, à la craie d’abord puis à la peinture, tracts glissés clandestinement dans les boites à lettres ou laissés sur la chaussée, poèmes, dernières lettres des condamnés à mort pour le support, « fourmillement » de mots de sursaut, de refus de la honte et d’appels à la rébellion pour le fond, forment la trame de la première partie du livre sur la Résistance et ses langages, avec un chapitre sur les mots d’ « en face », ceux véhiculés par la presse et le cinéma des collaborateurs, conscients ou inconscients. Par delà ce langage « de l’assentiment ou de la complaisance » (p. 98) qui transmet également des « avis idéologiques » (p. 111) sur ce qui apparaît aux collaborateurs comme la nécessaire disparition du sentiment collectif d’appartenance à une classe, au profit de l’individualisme, les auteurs rappellent opportunément que le sordide appât du gain (salaires augmentés de plus de 80%) motiva aussi ces plumes mercenaires. Dans la seconde partie, A. Farge et M. Chaumont déclinent les différentes facettes de ce qui s’apparente, de nos jours, à un « héritage impossible », celui transmis par la Résistance, du fait d’une « étanchéité entre hier et aujourd’hui » (p. 139). Les notions émancipatrices sont criminalisées ou frappées d’anathèmes. Le rôle historique de la classe ouvrière disparaît derrière les monographies sociologiques, car l’idée de sa « dangerosité pour l’ensemble de l’univers politique » (p. 156) a disparu elle aussi, avec l’effondrement militant et organisationnel du Parti communiste. A un vide politique s’est surimposé un vide idéologique et sémantique, que peinent à combler de trop rares militants, romanciers (F. Bon, G. Mordillat) ou intellectuels qui s’arc-boutent face à ce qui s’apparente pour nos auteurs à une « contre-réforme » (p. 142). Ce à quoi nous invitent Farge et Chaumont, c’est à refuser ces « mots gélatine », cette langue qui « englue le réel » (p. 210) au profit d’un vocabulaire coupant comme un scalpel, qui saurait disséquer le corps social de ce début de 3e millénaire, en nommer les injustices et les maux. Un vocabulaire qui porterait le fer dans la plaie, une fois admis que tout combat se fait aussi avec de l’encre.

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Notes

1 Arlette Farge, Quel bruit ferons-nous ?, Paris, Les Prairies ordinaires, 2005, 224 p. Voir la note de lecture sur ce livre sur notre site www.dissidences.net

2 Mustapha Khayati, « Les mots captifs (préface à un dictionnaire situationniste) », Internationale situationniste, n° 10, mars 1966, p. 50-55.

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Christian Beuvain, « Arlette Farge et Michel Chaumont, Les mots pour résister. Voyage de notre vocabulaire politique de la Résistance à aujourd’hui, Paris, Bayard, 2005, 212 p. », Dissidences [Online], Histoires, Historiographies, Online since 06 December 2012, connection on 24 July 2019. URL : http://preo.u-bourgogne.fr/dissidences/index.php?id=583

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