Marcienne Martin, Se nommer pour exister : L’exemple du pseudonyme sur Internet, 2012

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Marcienne Martin, Se nommer pour exister : L’exemple du pseudonyme sur Internet, Paris, Éd. L’Harmattan, coll. Nomino Ergo Sum, 2012, 217 p.

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L’ouvrage de Marcienne Martin pose la question de la construction identitaire de l’individu à l’heure d’Internet et du développement d’une société virtuelle. Ce travail s’inscrit dans la continuité d’une réflexion engagée lors d’une thèse soutenue en 2005 et du livre : Le pseudonyme sur Internet, une nomination située au carrefour de l’anonymat et de la sphère privée, paru en 2006.

Dans le présent ouvrage, l’auteur tente d’infirmer ou de confirmer les hypothèses posées dans ces précédentes analyses. L’intérêt de cette recherche repose sur l’étude des pseudonymes et de la mise en évidence de points de convergence et de divergence entre identité civile et identité virtuelle.

Pour mener sa démonstration, l’auteur revient dans son introduction et le premier chapitre (Nommer les objets du monde) sur les fondements linguistiques de sa théorie. Les efforts définitoires de l’auteur rendent abordable pour des non spécialistes ces questions linguistiques. Le glossaire en fin d’ouvrage confirme d’ailleurs cette volonté d’accessibilité de sa réflexion à un large public.

Nommer les choses c’est se repérer dans le monde. Ainsi, la nomination couvre l’ensemble des objets de l’univers répertoriés par l’Homme. Sans nomination, ce serait le chaos. Le mot signifie. Hyperonymes et hyponymes permettent de classer, de distinguer, de singulariser. En le nommant l’Homme inscrit l’objet dans le paradigme humain. Mais l’auteur précise que la nomination de l’objet peut varier d’un univers sémantique à un autre. Ainsi la gueule de loup de l’individu lambda sera l’Antirrhinum majus du botaniste.

La construction onomastique des objets fonctionne souvent par analogie : on nomme en fonction de l’existant. De plus, cette construction procède avec la mise en place d’un « terme-greffon » et se fonde sur la proximité du nom de l’ « objet source » (exemple : le daguerréotype).

La création onomastique est plurielle, métaphorique, foisonnante. Nommer l’individu (nom propre) c’est le reconnaître, c’est le situer dans un groupe d’appartenance (sexuel au premier chef). L’attribution du nomen et sa transmission s’articulent autour de la généalogie (mémoire collective).

L’auteur explique en détail tous les types de noms différents : du nomen verum (nom véritable) au nomen falsum (non falsifié) posant ainsi les bases théoriques de sa réflexion. Le nom propre (nomen proprium) signe l’appartenance de l’individu à la société civile. Le pseudonyme quant à lui cautionne une appartenance à la société virtuelle. Marcienne Martin explique comment certains anthroponymes sont devenus semblables à l’hyperonyme dans leur fonction (par exemple, un Dom Juan désigne dans le langage courant un séducteur sans scrupules).

L’anthroponyme tel que nous le connaissons (nom + prénom) est relativement récent. Puisqu’au Moyen-âge, l’anthroponyme était le surnom (cognomen) en langue vulgaire. Ce surnom, à l’origine très personnel, est devenu patronymique et transmis de génération en génération.

Le pseudonyme est quant à lui un type de nomination particulier. En effet, c'est l'individu qui se nomme lui-même (autonyme). L'auteur fait le parallèle avec la pratique carnavalesque. En effet, derrière son écran l'internaute intrigue, reste dans le secret. Le pseudonyme n'en reste pas moins un marqueur d'identité en signifiant l'appartenance de l'individu à des groupes hors du champ social traditionnel.

Lors de son enquête menée en 2003 auprès de 300 internautes, l'auteur a relevé des singularités liées au monde Internet mais a également constaté des similitudes avec les pratiques habituelles de la société civile traditionnelle, notamment le fait que les individus se réunissent autour d'intérêts communs. La norme dans cet univers virtuel est de choisir un pseudonyme. Malgré tout, l’auteur remarque que certains utilisent leur identité véritable.

La plupart des individus sont fidèles à leur pseudonyme alors que d'autres en changent. Pour quelles raisons changer de pseudonyme ? Tout d'abord, l'internaute peut être amené à s'adapter à une situation nouvelle, ou il doit faire face à un doublon homonymique.

Les chapitres suivants vont permettre à l'auteur de présenter les résultats de trois enquêtes menées tour à tour sur la construction du pseudonyme dans les adresses mail, sur les forums et sur les sites d'actualité en ligne.

Ainsi le deuxième chapitre s'intéresse au pseudonyme dans le cas des adresses courriels, des forums et des salons de discussion. L'auteur commence par revenir sur les concepts d'anthroponyme et d'adresse civile. En tant que pratiques sociales, elles suivent des règles, des normes. Elle a pu remarquer que le courrier électronique s'inspire largement de cette pratique civile. En effet, l'adresse mail se compose d'un radical qui permet la personnalisation (pseudonyme ou anthroponyme) suivi de l'arobase et du nom du serveur.

Lors de ses enquêtes, l'auteur a également pu constater que la moitié des internautes interrogés ont construit leur adresse électronique à partir leur nom et prénom. Dans ce chapitre, elle explique que certaines pratiques de la société civile sont ainsi transférées telles quelles alors que d'autres sont réadaptées sur le web (comme par exemple le tutoiement systématique).

Dans le troisième et dernier chapitre, il est question de la nomination sur les forums, les blogs et les sites de presse en ligne. Avec Internet, tout internaute peut devenir auteur en publiant sur un blog ou sur un site de presse écrite. La question de l’identification de l’auteur se pose alors. Sur les forums par exemple, s'il veut publier un message, l'internaute doit s'identifier. Souvent cette identification se fait avec un pseudonyme (nomen fictum) qui devient dès lors son identité virtuelle.

L'auteur a mené l'analyse des pseudonymes sur des forums et des sites d'actualité en s'inspirant de la sémantique structurale. Elle a de ce fait listé les pseudonymes employés sur certains sites pour ensuite en dégager des catégories. La question qui domine alors son analyse est : quel est le degré d'implication de la sphère privée de l'internaute dans la création de son antonyme?

Au final, après avoir mené une analyse fine sur un corpus de pseudonymes récoltés sur différents sites - un site dédié à l'environnement durable, un forum sur l'indépendance du Québec, un forum de jeux Nintendo, les blogs du Figaro et du Monde et les commentaires sur MSN presse - l'auteur arrive à la conclusion suivante : 64% des pseudonymes renvoient à la vie privée (nom, prénom, surnom, âge, département de résidence...) et 36% sont des cryptonymes. Parmi ces derniers, certains évoquent la thématique abordée, une opinion ou des sentiments émis par l'internaute. Certains internautes ont des relations du type de celles dont ils font usage au sein de leur vie privée. En utilisant le modèle anthroponymique en usage dans la société civile, l'internaute semble ainsi se positionner du point de vue de son statut identitaire.

Pour conclure et en s’appuyant sur Coïaniz1, Marcienne Martin explique que « le langage est une mise en mots de la traduction et/ou de la transfiguration du réel » (p.192). La nomination se construit autour d’un système de valeurs auquel s’agrègent des variables comme l’affect, la position et les enjeux.

Notes

1 A. Coïaniz, Langages, identités, Identités – Questions de point de vue, L’Harmattan, 2005. Return to text

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Sophie Demonceaux, « Marcienne Martin, Se nommer pour exister : L’exemple du pseudonyme sur Internet, 2012 », Textes et contextes [Online], 8 | 2013, . Copyright : Licence CC BY 4.0. URL : http://preo.u-bourgogne.fr/textesetcontextes/index.php?id=435

Author

Sophie Demonceaux

CIMEOS/3S, Université de Bourgogne

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