Alicja Kacprzak, Radka Mudrochová et Jean-François Sablayrolles (dirs), L’emprunt en question(s) ; Conceptions, réceptions, traitements lexicographiques

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Alicja Kacprzak, Radka Mudrochová et Jean-François Sablayrolles (dirs), L’emprunt en question(s) ; Conceptions, réceptions, traitements lexicographiques. Collection « La Lexicothèque ». Limoges : Lambert-Lucas, 2019, 198 p., ISBN 978-2-35935-230-6

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Alicja Kacprzak est polonaise. Elle est professeur de linguistique à l’Université de Lódź (Pologne), où elle dirige la section de linguistique de l’Institut d’études romanes. Ses recherches se centrent sur la terminologie et la lexicologie contrastive du français et du polonais. Elle a publié Terminologie médicale française et polonaise. Forme et sens (WUL, 2000), Standard et périphéries de la langue (avec J.-P. Gougailler, Leksem, 2009), Pluralité des cultures : chances ou menaces ? Analyses linguistiques et didactiques (avec A. Konowska et M. Gajos, Leksem, 2012), Emprunts néologiques et équivalents autochtones en français, polonais et en tchèque (avec J.-F. Sablayrolles et Z. Hildenbrand, Lambert Lucas, 2016. Elle a récemment plublié une série d’articles sur la néologie de l’adjectif en français contemporain : « L’adjectif néologique en français actuel – tendances lexicogéniques », Romanica Wratislaviensia, n° 65 (2018), « Entre le discours et la langue : notes sur le suffixe -issime dans les adjectifs néologiques français », et « Quelques remarques sur les adjectifs relationnels néologiques en français actuel », à paraître.

Radka Mudrochová est tchèque. Elle est diplômée d’un master en langue française et en économie, docteure en linguistique. Elle a soutenu sa thèse de doctorat en 2012 en lexicologie. Elle est maître de conférences en linguistique française à l’Université Charles de Prague (République tchèque). Dans ses recherches, elle s’intéresse au français familier, à la lexicologie contrastive du français et du tchèque et à la néologie (elle collabore aux projets internationaux EmpNéo et Néoveille). Elle a publié La troncation en tant que procédé d’abréviation de mots et sa perception dans le français contemporain (2012), édition revue de sa thèse de doctorat, et plusieurs articles sur les anglicismes en français et en tchèque.

Spécialiste de la néologie, Jean-François Sablayrolles est français ; agrégé de grammaire, il a consacré sa thèse à la néologie du français contemporain (Paris 8, 1996). Maître de conférences à Limoges (1997-2002) puis à Paris 7 (2002-2007), il a soutenu l’HDR en 2004 et a exercé ses fonctions de professeur des universités à Paris 13 Sorbonne Paris Cité, de 2006 à 2016. Il a été membre des laboratoires et groupes de recherche suivants : CERES de Limoges, CIEL de Paris 7, LDI UMR 7187 puis HTL UMR 7597. Ses recherches portent essentiellement sur la néologie en français contemporain, dont les emprunts et leurs équivalents autochtones. Il a fait paraître, entre autres, La néologie en français contemporain (2000, Champion), Les Néologismes (avec Jean Pruvost, « Que sais-je ? », 2003, 3e éd. 2016), La Fabrique des mots français (Lambert Lucas, 2016, avec Ch. Jacquet-Pfau), Les Néologismes, créer des mots français aujourd’hui (Garnier / Le Monde, 2017). Il a fondé en 2006, et dirige avec John Humbley, la revue Neologica (Classiques Garnier).

Cet ouvrage se situe dans le prolongement (tout en en proposant un élargissement) de précédentes collaborations sur le thème de la néologie et de l’emprunt : franco-grecque (20111) tout d’abord, puis tchèque et polonaise (20162), avant de s’ouvrir dans ce dernier opus au flamand et à l’italien. Cette coopération offre une prise de distance qui débouche sur des aspects théoriques posés par le phénomène de l’emprunt. Outre la réflexion sur les critères présidant à la typologie des emprunts, l’approche du phénomène à travers le prisme de langues différentes enrichit l’étude, qui se nourrit par ailleurs de l’objectivité de la lexicométrie.

Il interroge la typologie et les quantités de flux, souvent du français vers d’autres langues, à la lumière des changements sociétaux et de la mondialisation. Il met en perspective la place de l’emprunt dans la néologie et celle du gallicisme parmi les emprunts, tout en recensant des domaines propices à l’importation de l’élément français.

Il revient sur les influences exercées par d’autres langues, sous forme de traductions, calques morphologiques, synthèses néologiques et allogénismes, mais insiste également sur la réception de l’emprunt (entre accueil bienveillant voire reconnaissant, et hostilité manifeste). Son degré d’intégration est observé minutieusement sur les différents plans de la langue.

Son étude se fait, enfin, à travers le prisme de la lexicographie (parfois normative et prescriptive, parfois plus descriptive), tout en approchant son traitement méta-lexicographique dans les dictionnaires et dans leurs préambules, souvent éclairants à ce sujet.

Le titre, retenant « question » à la fois au singulier et au pluriel est révélateur d’une quête conceptuelle (réalité, contenu, légitimité linguistiques) et d’une approche plurielle du phénomène de l’emprunt lexical. Le sous-titre éclaire sur les trois axes selon lesquels est distribué l’ouvrage.

La première partie, intitulée « Emprunt : concepts connexes et typologie » se compose de cinq interventions touchant à la question de la taxonomie des emprunts et des concepts voisins, et ce, dans trois langues distinctes : le français, le polonais et le tchèque.

Jean-François Sablayrolles revient dans « Les emprunts face aux xénismes, pérégrinismes, internationalismes, statalismes… » sur la polysémie problématique du terme d’emprunt et son périmètre sémantique à géométrie variable. Il détaille la situation d’hyponymes tels que « xénisme » et « pérégrinisme » (assez répandus mais peu ou mal définis) et de « statalisme », d’un emploi assez confidentiel mais non dénué d’intérêt.

John Humbley poursuit sur la notion de « xénisme », dans « Réquiem pour le xénisme terminologique », en interrogeant la pertinence du terme en tant que catégorie en néologie terminologique, revenant sur son absence, dans la tradition romaniste allemande, et le situant par rapport à la traductologie et les langues de spécialité.

Alicja Kacprzak aborde, pour sa part, la perception de l’emprunt dans le milieu linguistique polonais dans « Les linguistes polonais face à l’emprunt. Cadre théorique ». Après un retour sur l’histoire, ayant favorisé certains contacts, et les influences chrono-thématiques de langues étrangères (notamment l’allemand) sur une base slave, elle évoque la typologie retenue par différents linguistes polonais.

Anna Bobińska et Andrzej Napieralski proposent dans « les linguistes polonais face à l’emprunt au français : quelques approches méthodologiques » un examen des travaux de linguistes polonais, entre autres Bogdan Walczak, sur l’étude du gallicisme.

Radka Mudrochová vient clore cette première partie en évoquant dans « À la recherche de la typologie et de la définition de l’emprunt dans le milieu linguistique tchèque » l’emprunt et ses équivalents linguistiques en tchèque, ainsi que ses rapports avec le xénisme, le barbarisme, ou encore le « mot sauvage » et en relayant une typologie essentiellement basée sur le degré d’intégration.

La deuxième partie, « Réception des emprunts », offre une approche géopolitique et diachronique du phénomène, en l’incluant dans l’histoire, et expliquant par là-même l’état d’esprit des locuteurs à l’égard de l’élément étranger.

Giovanni Tallarico revient sur le rapport à l’élément français au fil de l’histoire dans « Emprunts et gallicismes dans la langue italienne : trois siècles de postures idéologiques », où il évoque la place de choix occupée par le gallicisme, en italien, eu égard à la proximité géographique des deux pays et aux multiples relations culturelles et commerciales entretenues depuis toujours. Il y insiste, entre témoignages individuels et positions institutionnelles, sur la gallomanie française au XVIIIe siècle où pointent néanmoins quelques opposants, puristes qui vont aussi faire entendre leur voix au XIXe, avant l’arrivée d’un véritable nationalisme au XXe siècle.

Matthieu Pierens s’attache à la réception de l’emprunt en néerlandais dans « L’emprunt en néerlandais : réalité et perception ». Il y développe l’aspect quantitatif et les langues les plus sollicitées (latin, anglais, allemand, par ordre d’importance) par cette langue parlée aux Pays Bas et en Belgique. La conscience de l’emprunt est enfin abordée, tout comme la position face à ce dernier. Il finit par proposer une typologie, héritée de la tradition allemande (mots indigènes vs mots exogènes, mots bâtards et mots étrangers).

Jan Lazar expose dans « La perception du phénomène d’emprunt dans le milieu tchèque et ses possibles classements » trois types de classement de l’emprunt, présents dans les études linguistiques tchèques : selon sa nature (phonologique, syntaxiques, sémantique, phraséologique, pragmatique…), selon son degré d’intégration et selon l’origine des mots. Il revient pour finir sur les trois principaux pourvoyeurs d’emprunts (le français, l’anglais et l’allemand) et le rapport des locuteurs à ces mots exogènes.

La troisième partie s’intitule « Emprunts, lexicographes et veille néologique », et s’intéresse à l’emprunt comme objet de travaux lexicographiques, à deux stades de leur évolution : première occurrence et assimilation finale.

Anna Bochnakowa in « Lexicographes polonais du XIXe au XXIe siècle face à l’emprunt » aborde le discours plutôt bienveillant de la lexicographie de cette période à l’égard du mot étranger, à travers cinq dictionnaires monolingues et quelques dictionnaires « pédagogiques » de mots d’origine étrangère, destinés à faire découvrir ces mots à un large public.

Emmanuel Cartier vient clore cette dernière partie et le volume tout entier avec une contribution intitulée « Néoveille, outil de traque et d’analyse des nouveaux emprunts et de leurs équivalents autochtones néologiques », où il nous explique le fonctionnement de la plateforme Néoveille (période, corpus, dépouillement), et s’arrête plus en détail sur les emprunts et leur place dans la néologie et sur trois moments saillants de leur vie : leur émergence, leur diffusion et leur lexicalisation, le tout étayé par force illustrations et études statistiques éclairantes.

L’intérêt indéniable de cette publication est la réflexion sur la typologie de l’emprunt (concept large, aux contours indéfinis et à périmètre variable) en questionnant la taxinomie existante à la lumière de son efficacité, en se nourrissant des traditions française (et l’héritage de Louis Deroy3), mais aussi allemande, des usages polonais et tchèque, nous obligeant ainsi à nous décentrer.

L’emprunt est envisagé dans sa diversité, sans occulter les cas limites (et problématiques) comme les allogénismes ou faux emprunts (Humbley 20164) qui empruntent un modèle, un patron, mais n’ont jamais existé dans la supposée langue source (footing, tennisman) ou qui par ellipse ou évolution sémantique se sont éloignés de l’original (parking < parking area), et que Jean François Sablayrolles appelle « vrais ‘faux emprunts’ ». Les internationalismes sont également évoqués, tout comme la notion d’intermédiaire dans la transmission, ainsi que les emprunts de morphèmes (notamment les très féconds -ing ou ’s).

Sont ainsi évoqués les calques sémantiques, morphologiques, les synthèses néologiques (ou trou comblé) et les emprunts de structure. Les notions de xénisme et pérégrinisme sont reprises en confrontant leurs usage et définition chez différents auteurs et en interrogeant leur complémentarité voire leur utilité, plus encore en situation de diglossie.

La notion de réception de l’emprunt (où la part belle est faite au gallicisme) bénéficie d’une approche diatopique et diachronique, propice à la mise en perspective de cette dernière. Selon l’histoire, la géographie, l’ouverture ou le repli nationaliste, l’élément étranger est tour à tour perçu comme une opportunité de dire un référent nouveau ou de dire différemment (de façon plus économique ou auréolée d’un prestige reconnu) un référent préexistant. Le poids politique des institutions est abordé, tout comme celui de la lexicographie tantôt descriptive et explicative voire pédagogique, tantôt prescriptive et puriste.

La place de l’emprunt dans la néologie française actuelle est également un apport des plus intéressants. Néoveille, et son corpus sans égal en français moderne nous permet de dépasser le ressenti subjectif pour avoir une approche objective et quantifiée du phénomène (volumes absolu et relatif, fréquences d’emploi) tout en offrant une épaisseur diachronique éclairante.

Nous y découvrons que l’emprunt (dans sa diversité évoquée précédemment) représente 6,36% des néologismes, loin derrière la préfixation (75,87%) et juste après la composition (7,32%) mais avant la suffixation (5,54%) ou la troncation (0,32%). Nous y retrouvons également la prééminence (perceptible mais désormais chiffrée) de l’anglicisme, qui écrase la concurrence avec 91% des emprunts, devant l’espagnol (4,5%), l’arabe (3%) et l’italien (2%), s’expliquant par la puissance économique et politique américaine et son cortège de migrations culturelles et technologiques conduisant à l’installation de l’anglais comme lingua franca dans de nombreux domaines, les médias s’en faisant également le relai.

Une distribution catégorielle de l’emprunt permet également de confirmer la suprématie du substantif (80%), loin devant l’adjectif, le verbe ou l’adverbe.

Il est fait mention des (souvent négligés ou omis) emprunts de patrons lexico-syntaxiques productifs comme -ing ou e- (e-shopping), par exemple.

Cette étude singulière et passionnante revient enfin sur les moments saillants de la vie des néologismes en général et de l’emprunt en particulier : l’émergence, l’éventuelle diffusion et l’éventuelle lexicalisation, en rappelant les mécanismes linguistiques, cognitifs, ainsi que les situations socio-pragmatiques favorisant l’enracinement (entrenchment) de la forme empruntée.

Cette contribution, qui embrasse large (temps, espace, typologie), qui n’hésite pas à remettre en question certaines approches ou définitions convenues (le pérégrinisme, par exemple), en prenant le risque de se décentrer de notre seule tradition française, propose par ailleurs une bibliographie fournie et récente, et se révèle être une aide précieuse à quiconque s’intéresse à l’emprunt linguistique et ses enjeux.

Notes

1 Paquet-Pfau Christine, HUMBLEY John, Passeurs de mots, passeurs d’espoirs : lexicologie, terminologie et traduction face au défi de la diversité, Paris, Éditions des archives contemporaines. Return to text

2 Hildendrand Zuzana, Kascprzak Alicja, SABLAYROLLES Jean-François, Emprunts néologiques et équivalents autochtones en français, en polonais et en tchèque, Limoges, Lambert-Lucas, collection « La Lexicothèque ». Return to text

3 Deroy Louis, 1956, L’emprunt linguistique, Paris, Les Belles Lettres. Return to text

4 Humbley John, 2016, « La classification des des faux emprunts » in Zuzana Hildenbrand, Alicja Kacprzak et Jean-François Sablayrolles (dir.), Emprunts néologiques et équivalents autochtones en français, en polonais et en tchèque, Limoges, Lambert-Lucas, collection « La Lexicothèque », (37-58). Return to text

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Stéphane Oury, « Alicja Kacprzak, Radka Mudrochová et Jean-François Sablayrolles (dirs), L’emprunt en question(s) ; Conceptions, réceptions, traitements lexicographiques », Textes et contextes [Online], 16-1 | 2021, . Copyright : Licence CC BY 4.0. URL : http://preo.u-bourgogne.fr/textesetcontextes/index.php?id=3231

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Stéphane Oury

Centre de Recherches ÉCRITURES (EA 3943), Université de Lorraine, UFR Arts, Lettres et Langues, Ile du Saulcy, 57045 METZ Cedex 1

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