Jean-Pierre Bodis, Le Rugby d’Irlande : Identité, Territorialité

p. 243-247

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Jean-Pierre Bodis, Le Rugby d’Irlande : Identité, Territorialité, Bordeaux, Maison des Sciences de l’Homme d’Aquitaine, Coll. Sports et Sociétés, 1993, 157 p.

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Couverture de l’ouvrage de Jean-Pierre Bodis.

Couverture de l’ouvrage de Jean-Pierre Bodis.

La question de l’identité est un objet de plus en plus problématique pour les historiens et les sociologues qui se retrouvent confrontés à la résurgence de récits réactionnaires d’inclusion et d’exclusion à la fin du xxe siècle et au début du xxie siècle. Ce qui a été largement perçu comme un « repli identitaire » a incité les chercheurs de se garder, à juste titre, d’encourager soit l’analyse autocentrée, soit la pratique de l’intolérance. Cependant, comme Jean-Pierre Bodis l’a démontré de manière convaincante dans Le Rugby d’Irlande (1993), se concentrer sur le rapport entre sport et identité ne signifie en aucun cas succomber à la tentation de l’essentialisme culturel, et encore moins à celle de définir des stéréotypes ethniques. Sa conscience du piège conceptuel du thème de l’identité a sans doute été aiguisée par le fait que l’Irlande, objet de l’étude « classique » sur le football rugby présentée ici, était sans conteste, à l’époque de la publication de l’ouvrage, l’espace le plus conflictuel d’Europe du Nord-Ouest.

Auteur de ce qui semble avoir été la première thèse française1 consacrée à ce sport « confidentiel », Bodis était bien placé pour examiner le poste avancé à bien des égards énigmatiques du jeu qu’était le rugby irlandais. Contrairement à l’ampleur monumentale et à la portée encyclopédique de sa thèse d’État, son étude sur l’Irlande est à la fois concise et rédigée dans un style alerte qui n’altère pas l’érudition considérable de son auteur. Arrivé en Irlande à la fin de l’été 1992, Bodis s’est lancé dans une visite très personnelle, non seulement des terres de rugby de l’île, mais aussi de son paysage social et politique. L’histoire culturelle qui en résulte le distingue des précédents chroniqueurs du jeu irlandais, notamment des journalistes devenus historiens populaires tels qu’Edmund Van Esbeck auteur d’une des premières histoires du rugby irlandais2 et Paul McWeeney responsables des pages sportives de l’Irish Times et correspondant à Dublin du Times et du Guardian. Bien que Bodis ait fait son miel de ces écrits pionniers, ainsi que d’un large éventail d’ouvrages publiés et de sources d’archives, sa propre étude, empathique mais sans œillères, fait émerger une analyse étonnement complexe.

De manière significative, Bodis écarte d’emblée l’image familière, teintée d’irénisme, d’un jeu miraculeusement capable d’unir des nationalistes catholiques et des unionistes protestants par ailleurs irréconciliables. Au contraire, il propose une vision convaincante de l’évolution troublée et des convulsions récurrentes d’un jeu resté minoritaire, sur fond de profonde division politique, avec tout ce que cela implique de tensions, de contradictions et, surtout, d’accommodements pragmatiques. Il est admirablement conscient de l’histoire secrète du jeu, comme le montre son récit de la crise généralement oubliée concernant les drapeaux et les hymnes (britanniques) qui s’est produite avant le match Irlande-Écosse de 1954 au stade Ravenhill de Belfast, p. 82-85. Face à la menace d’une action de la part des membres de l’équipe de la République, l’Irish Rugby Football Union (IRFU) a été obligée d’accepter que tous les matchs internationaux ultérieurs se déroulent à Dublin, où le Tricolore serait hissé et le Amhrán na bhFiann (ou The Soldier’s Song, le chant du soldat) joué. Entre autres oublis et non-dits, ces concessions stratégiques permettaient aux diverses parties prenantes du football irlandais de coexister et même, lorsque cela est strictement nécessaire, de coopérer.

De cette manière, le rugby irlandais a réussi à surmonter les traumatismes sociaux cumulés de la Première Guerre mondiale, de la guerre d’indépendance (1919-1921), de l’Emergency3 – comme la Seconde Guerre mondiale était appelée dans la neutre Irlande – et même les violents Troubles nord-irlandais qui ont commencé en 1968 et dont la fin ne semblait pas en vue lorsque Bodis a publié son enquête en 1993. La pertinence de ses conclusions est d’autant plus remarquable que son travail a précédé non seulement le début de la professionnalisation dans le monde du rugby en 1995, mais aussi l’accord du Vendredi saint de 1998, qui a finalement mis fin à trois décennies de conflits politiques et militaires dans le Nord toujours contesté.

À l’instar d’observateurs précédents, Bodis situe les origines du rugby irlandais au milieu du xixe siècle, retraçant l’importation du jeu depuis la Grande-Bretagne et sa diffusion via les quatre villes universitaires de Dublin, Belfast, Cork et Galway, respectivement capitales provinciales du Leinster à l’est, de l’Ulster au nord, du Munster au sud et de leur parent pauvre, le Connacht, à l’ouest. L’émergence de clubs de premier plan et le développement de la sélection nationale ont également été relatés dans des récits antérieurs, avant et après la partition historique de l’île en 1921 entre le Nord et le Sud qui consistait, en réalité, dans la division entre six comtés dominés par les unionistes face à vingt-six comtés affiliés aux nationalistes. Là encore, Bodis est sensible au symbolisme d’événements souvent occultés ailleurs, comme l’exécution par les Britanniques du combattant nationaliste Kevin Barry, âgé de 18 ans, à la prison de Mountjoy en 1920. Comme Bodis le note ironiquement à propos de cet emblématique martyr républicain : « Sa meilleure photo le montre dans son maillot de l’équipe première de Belvedere College », p. 60.

Compte tenu de la division territoriale « temporaire » promulguée en 1921 et toujours en vigueur, un épisode clé pour les historiens du rugby irlandais – auquel Bodis accorde une fois de plus l’attention qu’il mérite – a été le premier grand chelem remporté en 1948 par le quinze au trèfle dans le Tournoi des Cinq Nations, resté unique jusqu’en 2009. L’équipe était emmenée par le talonneur Karl Mullen, un catholique diplômé du Belvedere College de Dublin, dirigé par les Jésuites, qui devint par la suite gynécologue praticien, mais elle puisait son inspiration créatrice dans le demi d’ouverture Jack Kyle, issu d’une famille presbytérienne, qui étudia à la Royal Academy et à la Queen’s University de Belfast, et devint un chirurgien de premier plan. L’exploit collectif de l’équipe a été salué non seulement comme un triomphe sportif, mais aussi comme un symbole de la coopération transfrontalière sur le terrain de rugby.

Cependant, comme Bodis l’affirme dans son développement sur « Ballon ovale et caducée », p. 29-30, le rôle prépondérant joué par les médecins dans l’évolution du jeu en Irlande témoigne de la pérennité de la base sociale de la classe moyenne et peut donc être considéré à la fois autant comme une force que comme une faiblesse. C’est notamment le cas de l’incapacité à long terme du jeu à étendre son recrutement social et géographique dans une île dominée, au nord comme au sud de la frontière, par les sports de l’Association athlétique gaélique nationaliste, un organisme fondé en 1884 par l’ancien joueur de rugby Michael Cusack : « […] parce que le rugby n’a pas de vocation universelle, la contribution des médecins installés dans les petites villes à l’expansion du jeu dans l’île demeure trop faible et inopérante pour faire du ballon ovale un sport ouvert à tous et renforcer la trame des clubs de l’île », p. 30.

Les succès internationaux de l’Irlande dans les années 1948-1951 se sont donc avérés éphémères et les victoires dans le Tournoi au cours du demi-siècle suivant de l’ère amateur et au début de l’ère professionnelle ont été rares et espacés. Si les commentateurs internes et externes ont continué à saluer le fighting spirit traditionnel de l’Irlande – un mythe commode à l’égard duquel Bodis se montre sceptique – la faiblesse objective du pays dans les compétitions internationales a été trop facilement exploitée par des voix journalistiques hostiles. Comme le note Bodis avec désapprobation, le quotidien L’Équipe était si dédaigneux à l’égard du XV Irlandais en 1992, qu’il pouvait l’appeler le « Tiers Monde du rugby », p. 139.

Sans contester la fragilité compétitive des équipes irlandaises, l’étude innovante de l’historien va plus loin, découvrant des lignes de force qui ont ensuite sous-tendu la montée en puissance du rugby irlandais dans l’ère post-1995. Cela a été possible grâce à un système de provinces professionnalisées – le plus performant de l’hémisphère nord – qui, à son tour, a permis d’optimiser les performances de l’équipe internationale grâce à des contrats centralisés de l’IRFU pour les joueurs d’élite. Le récit de Bodis sur les difficultés rencontrées par l’exceptionnelle équipe irlandaise constituée en 1972 est particulièrement instructif à cet égard.

Lors des premières journées du Tournoi des Cinq Nations de cette année-là, l’Irlande avait battu la France à Colombes, puis l’Angleterre à Twickenham, et nourrissait ainsi de grands espoirs de succès à domicile contre l’Écosse et le Pays de Galles. Cependant, à la suite du massacre de manifestants nationalistes par l’armée britannique à Derry le 30 janvier 1972 et de l’incendie en représailles de l’ambassade britannique à Dublin le 2 février, l’Écosse et le Pays de Galles ont refusé de jouer les matches prévus. Dans un geste de solidarité très apprécié, la Fédération française de rugby a accepté une deuxième rencontre avec l’Irlande, cette fois à Lansdowne Road, pour permettre à l’IRFU de compenser une partie des recettes perdues à la suite des deux matchs annulés. Des personnalités influentes du football irlandais ont encouragé l’IRFU à rompre avec les Home Unions britanniques et leurs attitudes quasi-impériales, en développant d’autres liens internationaux. Cependant, comme le conclut Bodis avec perspicacité : « Les structures en place depuis des décennies se sont révélées plus solides que les rancœurs ponctuelles, même justifiées », p. 92. En effet, elles ont survécu non seulement aux Troubles, mais aussi aux défis institutionnels et compétitifs de l’ère professionnelle dans laquelle l’Irlande, comme le reste du monde du rugby, s’est lancée deux ans seulement après la publication de cette étude de cas.

Au cœur de l’analyse de Bodis, ce qui constitue sa pertinence durable, se trouve son insistance à analyser la stratification sociale, la division politique et l’autonomie régionale qui ont caractérisé le rugby irlandais tout au long de l’ère amateur. À cette fin, il souligne trois aspects essentiels du développement du jeu dans le pays, à commencer par son adoption par les classes moyennes urbaines, des deux côtés de la frontière de 1921, ainsi que par de rares enclaves ouvrières telles que Limerick. Plutôt que de transcender comme par magie la discorde, le rugby irlandais s’avère, tout au long de son histoire, profondément influencé par la politique des identités concurrentes. En effet, c’est ce manque fondamental d’harmonie, selon Bodis, qui explique le rôle strictement limité joué par l’IRFU dans l’organisation quotidienne du jeu. Il affirme que, contrairement à d’autres instances dirigeantes, l’IRFU a fonctionné historiquement sous une forme de confédération plutôt que comme un pouvoir fédéral au sens classique du terme. Selon cette analyse, c’est précisément la farouche autonomie de ses quatre sections provinciales - Leinster, Ulster, Munster et Connacht - qui a permis de maintenir la cohésion du jeu à travers les multiples chocs mentionnés précédemment.

Bodis présente ainsi des arguments convaincants pour comprendre le rugby en Irlande comme un archipel plutôt qu’une île, ses composantes évoluant dans un isolement relatif qui leur a permis de survivre et, avec le temps, de prospérer. Nous découvrons que la résilience du rugby irlandais repose principalement sur le système d’enseignement secondaire payant, qui reste généralement organisé en fonction des affinités religieuses. Principal vecteur d’identification et de développement des joueurs d’élite depuis les premiers jours du jeu jusqu’à aujourd’hui, le rugby scolaire en Irlande exerce une influence sociale et médiatique sans doute unique, notamment par le biais de la compétition annuelle de la coupe des écoles de Leinster. Ces observations sont aussi valables aujourd’hui qu’elles l’étaient lorsque Bodis les a formulées en 1993, et elles contribuent à expliquer la remarquable adaptation du rugby irlandais à l’ère professionnelle.

Petit livre de poche publié par des presses universitaires régionales, Le Rugby d’Irlande n’a pu avoir qu’un lectorat limité. Destiné à un public universitaire francophone, son mode d’expression excluait de fait non seulement la plupart des lecteurs irlandais, mais aussi la majeure partie du monde sportif anglophone fermement monolingue. On ne peut pas non plus affirmer qu’il a exercé une influence directe sur les historiens ultérieurs du rugby irlandais ou du sport irlandais en général. En fait, cet ouvrage peut être décrit comme un classique méconnu, tandis que son auteur reste un érudit sous-estimé.

Bodis ne fait jamais référence au schéma sociologique influent de son proche voisin, Pierre Bourdieu, qui était lui aussi un fana de rugby. Pourtant, grâce à son observation méticuleuse des « habitudes » traditionnelles du rugby irlandais, il produit une distillation étincelante de « l’habitus distinctif » du jeu qui est toujours valable aujourd’hui. Ce volume de 1993 est actuellement épuisé, mais il reste disponible sous forme de livre électronique à un prix avantageux et sera bientôt consultable en ligne sur Gallica de la BNF. Il ne peut être que chaudement recommandé à toutes celles et ceux qui cherchent à comprendre non seulement le sport irlandais, mais aussi l’Irlande elle-même, dans toute sa fascinante complexité.

Notes

1 Jean-Pierre Bodis, Rugby, politique et société dans le monde : des origines du jeu à nos jours, Toulouse, Université de Toulouse 2, 1986, 2446 p. Return to text

2 Edmund Van Esbeck, The Story of Irish Rugby, Londres, Stanley Paul, 1986. Return to text

3 « Urgence » ou « état d’urgence ». Return to text

Illustrations

References

Bibliographical reference

Philip Dine, « Jean-Pierre Bodis, Le Rugby d’Irlande : Identité, Territorialité », Football(s). Histoire, culture, économie, société, 3 | 2023, 243-247.

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Philip Dine, « Jean-Pierre Bodis, Le Rugby d’Irlande : Identité, Territorialité », Football(s). Histoire, culture, économie, société [Online], 3 | 2023, . Copyright : Licence CC BY 4.0. URL : https://preo.u-bourgogne.fr/football-s/index.php?id=582

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Philip Dine

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