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Alain Brossat et Sylvia Klingberg, Le yiddishland révolutionnaire, Paris, Éditions Syllepse, 2009, 291 p.

Frédéric Thomas

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Mots-clés :

Organisations, Révolution
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1Syllepse a eu la bonne idée de republier Le yiddishland révolutionnaire 26 ans après sa première publication. Dans la préface à la nouvelle édition, les auteurs rappellent qu'à l'époque déjà ce livre était à contretemps et qu'il est de nouveau, aujourd'hui que s'est imposée « la nouvelle correction éthique » (p. 6), plus que jamais intempestif. Il n'a rien perdu pour autant de son intérêt, bien au contraire.

2Le yiddishland, ce sont les communautés juives d'Europe orientale. Le trajet des militants révolutionnaires qui en sont issus, étudié ici, concentre « le destin du mouvement ouvrier révolutionnaire au 20ème siècle » (p. 20), de la révolution russe à la désillusion, en passant par la Guerre d'Espagne et la Résistance. De la sorte, ces pages offrent un éclairage particulier sur les contrastes de l'histoire politique, au croisement de la question nationale et de la question sociale, de l'antifascisme et de l'internationalisme. L'approche historique développée par Brossat et Klingberg constitue indéniablement l'une des qualités majeures de cet essai. Ayant recueilli une dizaine de témoignages d'anciens révolutionnaires juifs, les auteurs sont véritablement à l'écoute, respectueux de ce qui se dit, cherchant à comprendre plutôt qu'à encenser, à éclairer plutôt qu'à condamner. Il en va de même quand il s'agit de remettre ces paroles dans leur contexte. Ainsi, loin des images d' épinal, ils décrivent toute la complexité et les contradictions du positionnement des bolcheviques par rapport à la « question juive » durant les premières années de la révolution russe (surtout les pages 180-191), du parti communiste palestinien, et des Juifs communistes en Roumanie, ex-Yougoslavie, Pologne après la Seconde Guerre mondiale. Ce faisant, en échappant à une simplification outrancière, en développant une critique globale et intelligente, le livre bouscule les visions un peu trop campées. D'une part, de manière convaincante, il évoque le « transfert d'utopie » entre l'instauration d'une société communiste (égalitaire, libre et arrachée à la xénophobie) et le « retour à la terre », la construction de l' é tat d'Israël. D'autre part, transparaît l'antisémitisme ancré profondément dans certains pays tels que la Pologne et l'Ukraine, mais aussi dans la mentalité et la politique du stalinisme et d'une frange considérable des cadres communistes. Enfin, au sein même du yiddishland, les différences ente classes sociales et entre organisations ne sont pas gommées, les auteurs revenant au gré des témoignages sur les manières relativement différentes qu'il y avait de vivre cette double identité : juif et rouge . Une double identité dont le génocide a annihilé le terreau, avant que l'échec du socialisme et l'abandon de l'internationalisme ne la brise complètement. D'où les positionnements ambivalents envers Israël où se sont installés toutes les personnes interrogées dans cet essai.

3Ce livre montre aussi, douloureusement, que l'antisémitisme dans les pays communistes était loin de se réduire à la période stalinienne. C'est effaré que le lecteur découvre l'encouragement fait aux cadres communistes juifs en Roumanie de « roumaniser » leur nom et les efforts déployés en Pologne pour « ménager l'antisémitisme de la population » (p. 257) après la Seconde Guerre mondiale, ce qui n'empêcha pas les autorités polonaises de lancer une campagne antisémite contre « les sionistes » en 1968. A l'heure où dans plusieurs pays comme l'Ukraine, les autorités cherchent à structurer l'oubli et à réhabiliter la part nauséabonde du passé, il est bon de mesurer l'ampleur et la permanence de cette plaie afin de mieux être en mesure de l'affronter.

4Tout juste regrettera-t-on que ne soit pas évoquée la dimension libertaire du yiddishland puisque ici sont étudiées trois organisations (le Bund, les Juifs communistes et Poale Zion) se réclamant du communisme ou de la social-démocratie, alors que le socialisme libertaire a aussi constitué le terreau des mouvements révolutionnaires juifs (voir Michaël Löwy, Rédemption et utopie : le judaïsme libertaire en Europe centrale. Une étude d'affinités électives, Paris, PUF, 1988).

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References

Electronic reference

Frédéric Thomas, « Alain Brossat et Sylvia Klingberg, Le yiddishland révolutionnaire, Paris, Éditions Syllepse, 2009, 291 p. », Dissidences [Online], Histoires, Historiographies, Online since 06 December 2012, connection on 25 May 2019. URL : http://preo.u-bourgogne.fr/dissidences/index.php?id=587

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