Éric Hobsbawn, Franc-tireur, autobiographie, Paris, Ramsay, 2005, traduit de l'anglais par Dominique Peters et Yves Coleman (éd. Penguin Books, 2002), 521 p.

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Communisme, Intellectuels, Historiographie

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Eric Hobsbawn se définit comme issu de la classe moyenne viennoise. Né à la fin de la guerre de 1914-18 à Vienne, dans une famille juive, moderne, polyglotte, il a été aussi un véritable globe-trotter. Scolarisé en Allemagne, étudiant et professeur au Royaume-Uni dans la célèbre université de Cambridge, enseignant aux Etats-Unis, il a parcouru l'Amérique latine et se déclare amoureux de l'Italie et de la France, au point de revenir chaque année pour ce dernier pays. Finalement, lui le communiste, qu'on peut qualifier d'orthodoxe, ne s'est pas senti à l'aise dans un seul pays, l'URSS! Ayant séjourné dans ce pays en 1954, écoeuré par la paranoïa de l'espionnage qu'il y découvre, il n'a aucune envie d'y retourner. Paradoxalement c'est en URSS que son oeuvre sera la moins diffusée. Même en Grande-Bretagne, pendant la guerre froide, il réussit à publier son Ere des révolutions (1789-1848).

L'intérêt principal de cet ouvrage, c'est de nous permettre de comprendre comment un intellectuel brillant a pu rester jusqu'à ces dernières années membre d'un parti stalinien. Ayant assisté à Berlin à la montée et à la victoire du nazisme, il nous dit "Le temps que j'ai passé à Berlin (1931-33) a fait de moi un communiste à vie". Certes il reconnaît que la politique du Parti communiste a été "une idiotie suicidaire", mais la force du PC lui laisse un souvenir inoubliable. Il décrit ainsi la dernière manifestation du PC, le 25 janvier 1933 : "Nous étions soudés. Je rentrai chez moi encore en transe. Quand, isolé en Grande-Bretagne, deux ans plus tard, je réfléchis aux bases de mon engagement communiste, ce sentiment d'extase de masse en était une des composantes". A côté, que pèse la voix des communistes dissidents, étouffée! Il reconnaît aussi que les communistes, comme lui, dont le parti ne vint jamais au pouvoir, eurent la tache plus facile. Certes, mais comment un intellectuel de son envergure a pu ainsi s'en laisser compter : "Nous n'imaginions pas, nous ne pouvions imaginer ce qui était imposé aux peuples soviétiques sous Staline (...) nous refusions de croire les rares personnes qui nous disaient ce qu'elles savaient ou ce qu'elles soupçonnaient". Certes, il reconnaît que certains de ses camarades, ébranlés par la crise yougoslave ont quitté le parti après la guerre, l'un d'entre eux, Brian Pearce, historien membre du PC, a rejoint un groupe trotskyste. Un autre, Perry Anderson, créateur de la New Left Review, évolue dans l'orbite de la Quatrième Internationale. Mais lui reste au PC, "seul acteur de poids". Les trois groupes trotskystes rivaux des années 1960, écrit-il, regroupent au total moins d’une centaine de militants.

Il manifeste d'ailleurs beaucoup de condescendance et même de mépris pour la nouvelle extrême gauche des années 1960-70. Contrairement à cette génération, écrit-il, ceux de la génération de l'entre-deux-guerres entraient dans la voie de la révolution pour la vie, et non "comme dans un club Med politique". Aveuglement, incompréhension sont les mots qui nous viennent à l'esprit quand on lit ce type de phrase. On préfèrera l'évocation qu'il fait de Cambridge des années 1930, mélange d'archaïsme et de modernité, lieu de tolérance, où il rencontre notamment de nombreux étudiants venus de l'Inde, de Ceylan, futurs cadres des partis communistes locaux. Dans une formule imagée, il dit que faire des études à Cambridge à cette époque, "c'est comme jouir publiquement de la compagnie constante et enviée d'une femme admirée par tous"!

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Jean-Paul Salles, « Éric Hobsbawn, Franc-tireur, autobiographie, Paris, Ramsay, 2005, traduit de l'anglais par Dominique Peters et Yves Coleman (éd. Penguin Books, 2002), 521 p. », Dissidences [Online], Communisme français, 04 September 2012 and connection on 26 May 2024. URL : http://preo.u-bourgogne.fr/dissidences/index.php?id=459

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Jean-Paul Salles

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