Citoyen ou sujet : La représentation de la société wilhelminienne dans « Le sujet » de Heinrich Mann

Text

« Une caricature sans rapport avec la réalité », « une modeste photographie ».

Comme on le voit les jugements des contemporains sur Der Untertan de Heinrich Mann divergent et ont entraîné une polémique acharnée lorsque l’ouvrage parut sous sa forme complète en 1918 peu après la fin de la guerre. Néanmoins, le roman est considéré à l’heure actuelle comme un document intéressant sur « L’histoire de l’âme publique sous Guillaume II » pour reprendre son sous-titre initial. Diederich, le sujet fidèle de l’empereur, devient le type de l’époque, ce petit-bourgeois adorateur du pouvoir devant lequel il se courbe et l’exerçant lui-même sans pitié envers les plus faibles que lui. La négativité du personnage ainsi que des contre-exemples qui viennent facilement à l’esprit laissent le lecteur un peu perplexe au premier abord.

D’où l’intérêt d’étudier les aspects de la société wilhelminienne dans l’œuvre en se demandant dans quelle mesure l’image que l’auteur en donne correspond à la réalité, qu’il s’agisse de la représentation des classes sociales, d’événements historiques précis, de la morale de l’époque et de son discours.

Pour ces raisons, il paraît utile de brosser un tableau général de l’époque, ce qui est le but du premier article, Monsieur le Président-directeur général Diedrich Hessling. Le contexte socio-économique dans « Der Untertan » consacré à l’évolution économique avec la formidable transformation industrielle du nouveau Reich dans les dernières décennies du XIXème siècle et ses répercussions sociales qui entraînent l’apparition d’une bourgeoisie économique puissante et la formation d’un prolétariat représenté par la social-démocratie que tente vainement de contenir le pouvoir. Ces transformations trop rapides amènent la bourgeoisie traumatisée par son échec en 1848 à s’allier avec les élites conservatrices qui doivent la protéger des revendications ouvrières, ce que montre très bien le roman, de même que l’idéologie pangermaniste qui se répand à l’époque. Mais d’autres évolutions plus positives telles la prospérité générale, la croyance au progrès scientifique et technique, la progression des socio-démocrates aux élections, l’existence d’une justice indépendante, des réformes modernes dans l’enseignement sont gommées pour mieux mettre en relief la critique du roman.

L’aspect satirique domine l’action du roman, encore renforcé par la concentration de l’action dans une petite ville de façon à mieux mettre en évidence les distorsions qui se produisent, selon le « sur-réalisme », une description du réel « plus que réel » à laquelle recourt Heinrich Mann, et l’on peut se demander comment il s’accorde à l’histoire, comment l’histoire est présentée dans l’œuvre, aspect abordé dans Les références historiques dans « Le sujet » de Heinrich Mann. Celles-ci sont en fait peu nombreuses. Sont évoquées les émeutes de chômeurs en février 1892, la dissolution du Reichstag en 1993 et l’on sait que le roman s’achève en 1897, au centième anniversaire de la naissance de Guillaume Ier. Une fois passée la période de formation des deux premiers chapitres, l’intrigue proprement dite, la conquête de Netzig se déroule très vite, sur neuf mois, le temps d’une naissance, qui suffit à Diederich à asseoir son pouvoir dans sa ville natale. Après la caricature de Bildungsroman des deux premiers chapitres, toute évolution de Diederich est exclue, la prise de Netzig le montre à l’œuvre sans qu’il puisse y avoir un quelconque processus de maturation. Diederich est figé pour toujours, puissant mais vide, sans espoir de changement.

L’interprétation à donner au roman a posé problème, entre une satire exagérée et reproduction fidèle, il est une autre question à laquelle il n’est pas aisée de répondre, c’est celle de l’atmosphère générale qui résulte de l’œuvre et qui semble résolument négative. En effet, alors que la puissance du sujet tyrannique psychiquement infirme ne cesse de croître pour dominer toute la ville, on constate qu’aucun adversaire véritable ne se dresse contre lui, le camp libéral battu finira par se ranger à ses côtés, les socio-démocrates en la personne de Napoleon Fischer ne recherchent eux aussi que le pouvoir et non le bien de la classe ouvrière, tandis que les deux adversaires qui incarnent le mieux les idéaux d’humanité et de démocratie, Buck, père et fils, refusent le combat comme l’artiste décadent Wolfgang ou réalisent trop tard le danger comme son père. Wolfgang qui tout au long du roman analyse l’évolution de Diederich et de la société à la place de ce dernier incapable de raisonner, est convaincu de l’inanité de l’action. Son père échoue dans sa lutte contre Diederich car il le traite comme un adversaire qui lui ressemblerait, un jeune homme qui se cherche et finira par se rallier à ses idéaux. Ainsi, la situation paraît-elle insoluble à la fin du roman qui se clôt d’ailleurs par la mort du principal adversaire déjà vaincu depuis longtemps. Ce paradoxe (car Mann dénonce la société de son temps) qui ne laisse aucune lueur d’espoir peut s’expliquer en déterminant la place du roman comme on le verra dans la contribution : La place du roman dans l’œuvre de Heinrich Mann. Le roman fait-il partie d’une phase critique envers la société au même titre que Der Kopf ou bien est-il encore marqué par l’atmosphère d’immoralisme et de décadence des premières œuvres de Heinrich Mann ?

Le problème moral abordé dans deux des articles sous des angles différents est crucial pour le roman. Grâce à l’exagération de la satire, le lecteur condamne moralement Diederich, d’autant plus que Buck père apparaît en contrepartie comme incarnation de la morale et du respect d’autrui. La question est de savoir pourquoi l’enfant mou de la première phrase du roman se transforme en diable, donc en incarnation du mal pour Judtih Lauer dans la dernière scène. Il est la victime déformée d’une morale dénaturée qui ne lui impose que l’obéissance. Victime et coupable à la fois, il ne l’est finalement qu’en raison de la faiblesse de son caractère qui l’empêche de se développer de façon autonome, l’oblige à jouer au fort et finit par faire de lui le prisonnier d’un rôle dont la compensation est l’exercice du pouvoir sadique envers les plus faibles que lui. Paradoxalement, c’est sa trop grande sensibilité (donc une trop grande propension à l’humanité) qui fait de lui un tyran égoïste et insensible, prêt à sacrifier tout et tous pour son ascension dans la société.

Une étude du style à travers l’article Eléments méthodologiques pour une approche stylistique de « Der Untertan » permet d’appréhender les différents niveaux stylistiques et leur utilisation dans un but satirique en lien avec les techniques narratives. Conjointement aux situations grotesques et aux outrances langagières du triste héros, on distingue les emprunts aux discours de l’empereur utilisés dans des contextes différents et qui composent parfois exclusivement les déclarations de Diederich incapable d’ailleurs de raisonner par lui-même. Son style n’est qu’un collage de citations plaquées sur les circonstances les plus diverses qui engendrent tantôt le comique, tantôt l’horreur. Mais ses paroles sont parfois rapportées au style indirect libre si bien que l’on ne sait plus finalement qui parle : est-ce encore Diederich ou le narrateur, narrateur qui semble, par moments, entrer, par exemple par l’adjonction d’un simple adverbe, dans la perspective de Diederich ? A d’autres moments, ses paroles viennent expliciter les réactions de Diederich en faisant ressortir le ridicule et évoquent un commentaire plus oral qu’écrit, telle une voix off dans un film.

La voix off est utilisée dans L’adaptation cinématographique du roman de Heinrich Mann « Der Untertan » de Wolfgang Staudte où elle fait merveille pour illustrer les actes de Diederich, en soulignant ou le côté ridicule ou l’écart existant entre les grands mots et le comportement réel du personnage. L’adaptation au cinéma pose le problème du message politique dans une mise en scène de RDA ainsi que celui du choix des moyens cinématographiques pour exprimer la satire. Ainsi Staudte fait-il s’arrêter l’intrigue à l’inauguration du monument, les accents nationalistes de Diederich menant tout droit à la destruction de la ville en 1945 lors du dernier plan. Le cinéma offre par contre par la visualisation et notamment le jeu des perspectives d’autres moyens pour accentuer l’aspect satirique de l’œuvre.

Enfin, l’étude de l’œuvre s’achève ici sur « Der Untertan » : Erzählmodelle des Weges zur Macht qui souligne l’influence de la littérature française, en l’occurrence Le rouge et le noir de Stendhal par une étude des procédés de dissimulation utilisés par les héros si contradictoires que sont Diederich et Julien Sorel pour faire leur chemin dans la société.

Les différentes contributions montrent souvent l’écart entre la réalité historiques et les péripéties du roman. Mais l’on peut aussi conclure qu’au-delà d’une présentation totalement fidèle de la réalité de l’époque, le roman parvient par la satire, en grossissant le trait et en simplifiant certaines évolutions à saisir l’idéologie, l’état d’esprit de l’époque partagé par toute une partie de la population allemande, notamment toute une frange de la bourgeoisie allemande, soumise au pouvoir et l’exerçant elle-même sur les couches inférieures qui ne disparaîtra pas avec l’empereur et se cherchera un nouveau maître à servir qui lui délèguera une part de son pouvoir comme l’avait fait Guillaume II.

References

Electronic reference

Jean-Luc Gerrer, « Citoyen ou sujet : La représentation de la société wilhelminienne dans « Le sujet » de Heinrich Mann », Individu & nation [Online], vol. 2 | 2009, . URL : http://preo.u-bourgogne.fr/individuetnation/index.php?id=113

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Jean-Luc Gerrer

Maître de conférences, Centre Interlangues (EA 4182), Université de Bourgogne, 2 boulevard Gabriel, 21000 Dijon – Jean-luc.gerrer [at] u-bourgogne.fr

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